Marcel Proust

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Marcel Proust

Message par Montparnasse » 31 juillet 2016, 17:12

J’appris que ce jour-là avait eu lieu une mort qui me fit
beaucoup de peine, celle de Bergotte. On sait que sa maladie
durait depuis longtemps. Non pas celle, évidemment, qu’il
avait eue d’abord et qui était naturelle. La nature ne semble
guère capable de donner que des maladies assez courtes. Mais
la médecine s’est annexé l’art de les prolonger. Les remèdes, la
rémission qu’ils procurent, le malaise que leur interruption fait
renaître, composent un simulacre de maladie que l’habitude du
patient finit par stabiliser, par styliser, de même que les enfants
toussent régulièrement par quintes longtemps après qu’ils sont
guéris de la coqueluche. Puis les remèdes agissent moins, on
les augmente, ils ne font plus aucun bien, mais ils ont
commencé à faire du mal grâce à cette indisposition durable.
La nature ne leur aurait pas offert une durée si longue. C’est
une grande merveille que la médecine, égalant presque la
nature, puisse forcer à garder le lit, à continuer sous peine de
mort l’usage d’un médicament. Dès lors, la maladie
artificiellement greffée a pris racine, est devenue une maladie
secondaire mais vraie, avec cette seule différence que les
maladies naturelles guérissent, mais jamais celles que crée la
médecine, car elle ignore le secret de la guérison. (...)

(A la recherche du temps perdu, La Prisonnière, 1923)

Dans l'œuvre de Proust, le personnage de Bergotte correspond, selon toute probabilité, à celui d'Anatole France.
Quand les Shadoks sont tombés sur Terre, ils se sont cassés. C'est pour cette raison qu'ils ont commencé à pondre des œufs.

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Re: Marcel Proust

Message par Montparnasse » 13 décembre 2016, 15:44

Je vous recommande le chapitre : « Sainte-Beuve et Baudelaire » de l'essai : « Contre Sainte-Beuve », trop long, sans doute, pour que je puisse l'ajouter ici.

Bonne lecture !
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Re: Marcel Proust

Message par Montparnasse » 27 décembre 2016, 19:53

Cette définition et cet éloge de la méthode de Sainte-Beuve, je les ai demandés à cet article de M. Paul Bourget, parce que la définition était courte et l’éloge autorisé. Mais j’aurais pu citer vingt autres critiques. Avoir fait l’histoire naturelle des esprits, avoir demandé à la biographie de l’homme, à l’histoire de sa famille, à toutes ses particularités, l’intelligence de ses œuvres et la nature de son génie, c’est là ce que tout le monde reconnaît comme son originalité, c’est ce qu’il reconnaissait lui-même, en quoi il avait d’ailleurs raison. Taine lui-même, qui rêvait d’une histoire naturelle des esprits, plus systématique et mieux codifiée, et avec qui d’ailleurs Sainte-Beuve n’était pas d’accord pour les questions de race, ne dit pas autre chose dans son éloge de Sainte-Beuve. « La méthode de M. Sainte-Beuve n’est pas moins précieuse que son œuvre. En cela, il a été un inventeur. Il a importé, dans l’histoire morale, les procédés de l’histoire naturelle.

« Il a montré comment il faut s’y prendre pour connaître l’homme ; il a indiqué la série des milieux successifs qui forment l’individu, et qu’il faut tour à tour observer afin de le comprendre : d’abord la race et la tradition du sang que l’on peut souvent distinguer en étudiant le père, la mère, les sœurs ou les frères ; ensuite la première éducation, les alentours domestiques, l’influence de la famille et tout ce qui modèle l’enfant et l’adolescent ; plus tard le premier groupe d’hommes marquants au milieu desquels l’homme s’épanouit, la volée littéraire à laquelle il appartient. Viennent alors l’étude de l’individu ainsi formé, la recherche des indices qui mettent à nu son vrai fond, les oppositions et les rapprochements qui dégagent sa passion dominante et son tour d’esprit spécial, bref l’analyse de l’homme lui-même, poursuivie dans toutes ses conséquences, à travers et en dépit de ces déguisements, que l’attitude littéraire ou le préjugé public ne manquent jamais d’interposer entre nos yeux et le visage vrai. »

Seulement, il ajoutait : « Cette sorte d’analyse botanique pratiquée sur les individus humains est le seul moyen de rapprocher les sciences morales des sciences positives, et il n’y a qu’à l’appliquer aux peuples, aux époques, aux races, pour lui faire porter ses fruits. »

Taine disait cela, parce que sa conception intellectualiste de la réalité ne laissait de vérité que dans la science. Comme il avait cependant du goût et admirait diverses manifestations de l’esprit, pour expliquer leur valeur il les considérait comme des auxiliaires de la science (voir Préface de L’Intelligence). Il considérait Sainte-Beuve comme un initiateur, comme remarquable « pour son temps », comme ayant presque trouvé sa méthode à lui, Taine.

Mais les philosophes, qui n’ont pas su trouver ce qu’il y a de réel et d’indépendant de toute science dans l’art, sont obligés de s’imaginer l’art, la critique, etc., comme des sciences, où le prédécesseur est forcément moins avancé que celui qui le suit. Or, en art il n’y a pas (au moins dans le sens scientifique) d’initiateur, de précurseur. Tout dans l’individu, chaque individu recommence, pour son compte, la tentative artistique ou littéraire ; et les œuvres de ses prédécesseurs ne constituent pas, comme dans la science, une vérité acquise, dont profite celui qui suit. Un écrivain de génie aujourd’hui a tout à faire. Il n’est pas beaucoup plus avancé qu’Homère.

(...)

L’œuvre de Sainte-Beuve n’est pas une œuvre profonde. La fameuse méthode, qui en fait, selon Taine, selon Paul Bourget et tant d’autres, le maître inégalable de la critique du XIXe, cette méthode, qui consiste à ne pas séparer l’homme et l’œuvre, à considérer qu’il n’est pas indifférent pour juger l’auteur d’un livre, si ce livre n’est pas un « traité de géométrie pure », d’avoir d’abord répondu aux questions qui paraissaient les plus étrangères à son œuvre (comment se comportait-il, etc.), à s’entourer de tous les renseignements possibles sur un écrivain, à collationner ses correspondances, à interroger les hommes qui l’ont connu, en causant avec eux s’ils vivent encore, en lisant ce qu’ils ont pu écrire sur lui s’ils sont morts, cette méthode méconnaît ce qu’une fréquentation un peu profonde avec nous-mêmes nous apprend : qu’un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. Ce moi-là, si nous voulons essayer de le comprendre, c’est au fond de nous-mêmes, en essayant de le recréer en nous, que nous pouvons y parvenir. Rien ne peut nous dispenser de cet effort de notre cœur. Cette vérité, il nous faut la faire de toutes pièces et il est trop facile de croire qu’elle nous arrivera, un beau matin, dans notre courrier, sous forme d’une lettre inédite, qu’un bibliothécaire de nos amis nous communiquera, ou que nous la recueillerons de la bouche de quelqu’un, qui a beaucoup connu l’auteur.

(M. Proust, Contre Sainte-Beuve, La Méthode de Sainte-Beuve, extrait)
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Re: Marcel Proust

Message par Montparnasse » 13 février 2017, 18:43

Les belles choses que nous écrirons si nous avons du talent sont en nous, indistinctes, comme le souvenir d’un air, qui nous charme sans que nous puissions en retrouver le contour, le fredonner, ni même en donner un dessin quantitatif, dire s’il y a des pauses, des suites de notes rapides. Ceux qui sont hantés de ce souvenir confus des vérités qu’ils n’ont jamais connues sont les hommes qui sont doués. Mais s’ils se contentent de dire qu’ils entendent un air délicieux, ils n’indiquent rien aux autres, ils n’ont pas de talent. Le talent est comme une sorte de mémoire qui leur permettra de finir par rapprocher d’eux cette musique confuse, de l’entendre clairement, de la noter, de la reproduire, de la chanter. Il arrive un âge où le talent faiblit comme la mémoire, où le muscle mental qui approche les souvenirs intérieurs comme les extérieurs n’a plus de force. Quelquefois cet âge dure toute la vie, par manque d’exercice, par trop rapide satisfaction de soi-même. Et personne ne saura jamais, pas même soi-même, l’air qui vous poursuivait de son rythme insaisissable et délicieux.

(M. Proust, Contre Sainte-Beuve, Conclusion)
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