Schopenhauer - Métaphysique de l'amour (1844)

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Montparnasse
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Schopenhauer - Métaphysique de l'amour (1844)

Message par Montparnasse » 29 août 2016, 16:30

Toute inclination amoureuse, en effet, pour éthérées que soient ses allures, prend racine uniquement dans l'instinct sexuel, et n'est même qu'un instinct sexuel plus nettement déterminé, plus spécialisé et, rigoureusement parlant, plus individualisé. Considérons à présent, sans oublier cette vérité, le rôle important que joue l'amour dans toutes ses gradations et nuances, non seulement dans les pièces de théâtre et les romans, mais aussi dans le monde réel ; il se révèle être, avec l'amour de la vie, le ressort le plus puissant et le plus énergique, il met sans cesse à contribution la moitié des forces et des pensées de la partie la plus jeune de l'humanité, il est le but dernier de presque chaque aspiration humaine, il acquiert une influence néfaste sur les affaires les plus importantes, interrompt à toute heure les occupations les plus sérieuses, jette parfois pour quelque temps le trouble dans les plus grands cerveaux, ne craint pas d'intervenir avec sa pacotille dans les tractations des hommes d'Etat et les recherches des savants et de les perturber, s'entend même à glisser billets doux et boucles de cheveux dans des portefeuilles ministériels et des manuscrits philosophiques, trame encore journellement les conflits les plus inextricables et les plus graves, dénoue les relations les plus précieuses, rompt les liens les plus solides, sacrifie tantôt la vie et la santé, tantôt la richesse, le rang et le bonheur, que dis-je ! fait même de celui qui est ordinairement un honnête homme un coquin sans conscience, de l'homme fidèle jusqu'alors un traître, ─ donc au total se conduit comme un démon hostile, qui s'efforce de tout mettre à l'envers, de tout embrouiller, et renverser, ─ on sera alors porté à s'écrier : pourquoi tout ce bruit ? pourquoi cette agitation, ce déchaînement, cette angoisse et cette misère ? Il ne s'agit pourtant que de ce que chacun trouve sa chacune : pourquoi pareille bagatelle jouerait-elle un rôle si décisif et apporterait-elle sans cesse le trouble et la confusion dans le bon ordre de la vie humaine ? — Mais l'esprit de vérité découvre peu à peu la réponse à l'observateur attentif. Non, ce n'est pas d'une bagatelle qu'il s'agit ici ; au contraire, l'importance de la chose en question est en raison directe de la gravité et de l'ardeur des efforts qu'on y consacre. Le but dernier de toute intrigue d'amour, qu'elle se joue en brodequins ou en cothurnes, est, en réalité, supérieur à tous les autres buts de la vie humaine et mérite bien le sérieux profond avec lequel on le poursuit. Ce qui se décide là, c'est bel et bien la composition de la génération future. Ces intrigues d'amour si frivoles servent à déterminer l'existence et la nature des personnages du drame (dramatis personæ) destinés à paraître sur la scène, quand nous l'aurons quittée. (...)

La procréation de tel enfant déterminé, voilà le but véritable, quoique ignoré des acteurs, de tout roman d'amour : les moyens et la façon d'y atteindre sont chose accessoire. J'entends d'ici les cris qu'arrache aux âmes élevées et sensibles, et surtout aux âmes amoureuses, le brutal réalisme de mes vues, et cependant l'erreur n'est pas de mon côté. La détermination des individualités de la génération future n'est-elle pas, en effet, une fin qui surpasse en valeur et en noblesse tous leurs sentiments transcendants et leurs bulles de savon immatérielles ? Peut-il y en avoir, parmi les fins terrestres, de plus haute et de plus grande ? C'est la seule qui réponde à la profondeur de l'amour passionné, au sérieux avec lequel il se présente, à la gravité attachée à toutes les vétilles qui l'accompagnent ou le font naître. Admettons que tel est bien le vrai but : alors seulement les longues difficultés, les efforts et les tourments auxquels on se soumet pour obtenir l'objet aimé nous paraissent en rapport avec l'importance du résultat. C'est, en effet, la génération future, dans la détermination de tous ses individus, qui tend à l'existence au travers de toutes ces menées et de toutes ces peines. Oui, c'est elle-même qui s'agite dans ce triage circonspect, précis et obstiné fait en vue de la satisfaction de l'instinct sexuel et que nous appelons l'amour. L'inclination croissante de deux amants, c'est déjà au fond le vouloir-vivre du nouvel individu, qu'ils peuvent et voudraient procréer ; et même dans cette rencontre de regards pleins de désir s'allume déjà sa prochaine existence ; elle s'annonce pour l'avenir comme une individualité harmonieuse et bien combinée. Ils sentent le désir de s'unir réellement, de se fondre en un être unique pour continuer à vivre seulement en lui, et ce désir trouve sa satisfaction dans la procréation de l'enfant, en qui leurs qualités transmissibles à tous deux se perpétuent, confondues et unies en un seul être. (...)

(Schopenhauer, Métaphysique de l'amour, 1844)
Quand les Shadoks sont tombés sur Terre, ils se sont cassés. C'est pour cette raison qu'ils ont commencé à pondre des œufs.

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