La Folie de Gérard de Nerval

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Montparnasse
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La Folie de Gérard de Nerval

Message par Montparnasse » 20 août 2016, 15:16

Vue par Alexandre Dumas

C'est un esprit charmant et distingué, comme vous avez pu en juger, ─ chez lequel, de temps en temps, un certain phénomène se produit, qui, par bonheur, nous l'espérons, n'est sérieusement inquiétant ni pour lui, ni pour ses amis ; ─ de temps en temps, lorsqu'un travail quelconque l'a fort préoccupé, l'imagination, cette folle du logis, en chasse momentanément la raison, qui n'en est que la maîtresse ; alors la première reste seule, toute-puissante, dans ce cerveau nourri de rêves et d'hallucinations, ni plus ni moins qu'un fumeur d'opium du Caire, ou qu'un mangeur de haschisch d'Alger, et alors, la vagabonde qu'elle est le jette dans les théories impossibles, dans les livres infaisables. Alors notre pauvre Gérard, pour les hommes de science, est malade et a besoin de traitement, tandis que pour nous il est tout simplement plus conteur, plus rêveur, plus spirituel, plus gai ou plus triste que jamais. Tantôt il est le roi d'Orient Salomon, il a retrouvé le sceau qui évoque les esprits, il attend la reine de Saba ; et alors, croyez-le bien, il n'est conte de fée, ou des Mille et Une Nuits, qui vaille ce qu'il raconte à ses amis, qui ne savent s'ils doivent le plaindre ou l'envier, de l'agilité et de la puissance de ces esprits, de la beauté et de la richesse de cette reine ; tantôt il est sultan de Crimée, comte d'Abyssinie, duc d'Egypte, baron de Smyrne. Un autre jour il se croit fou, et il raconte comment il l'est devenu, et avec un si joyeux entrain, en passant par des péripéties si amusantes, que chacun désire le devenir pour suivre ce guide entraînant dans le pays des chimères et des hallucinations, plein d'oasis plus fraîches et plus ombreuses que celles qui s'élèvent sur la route brûlées d'Alexandrie à Ammon ; tantôt, enfin, c'est la mélancolie qui devient sa muse, et alors retenez vos larmes si vous pouvez, car jamais Werther, jamais René, jamais Antony n'ont eu plaintes plus poignantes, sanglots plus douloureux, paroles plus tendres, cris plus poétiques ! (...)

(A. Dumas père, Article paru dans Le Mousquetaire, extrait, 1853)
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Dona
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Re: La Folie de Gérard de Nerval

Message par Dona » 26 août 2016, 22:21

C'est à la suite de la lettre de Dumas que je me permet de reposter un de mes textes "El Desdichado"... Pourquoi ? Parce que Gérard... :) Parce que hommage...











EL DESDICHADO

" Gérard Labrunie dit Nerval, plongé dans ses brumes méphitiques, rongé par le Mal du siècle - le fléau de ces dernières générations - à peine sorti d'une crise de folie qui l'avait cloué encore une fois dans la maison de correction Sainte-Colombe et dans laquelle il avait séjourné quelques jours, méditait.

Son amertume naturelle, son angoisse permanente, l'inspiration impatiente qui l'oppressait ne lui laissaient aucun répit. Bien que célèbre et reconnu de ses pairs, il se sentait débile et comme décérébré dès qu'à sa plume ne venaient pas de rimes parfaites.
C'est dans son salon que se déroulait la scène. Ses amis tentaient d'y tenir une conversation sensée à une époque où leurs expériences poétiques poussées à leur paroxysme, démontées par la critique, encensées par leurs émules, à une époque donc, où leur alchimie langagière avait fait révolution. Toute l'Europe s'embrasait, polémiquait, dissertait sur le caractère ductile de ces mots, de ce Verbe, de ces images nouvelles, réinventées, démesurées, exaltantes qui avaient mis à bas les traditions académiciennes.

Gérard de Nerval, miné par la dépression, faisait peine à voir. Charles Baudelaire, un petit nouveau de l'avant-gardisme littéraire, exacerbé et mal rasé prit la parole :
- Mon cher, rien n'est acquis et tout est à faire. Vous êtes un ténébreux et veuf inconsolable des chimères que vous poursuivez. Le poète est semblable au prince des nuées. Exilé sur le sol, ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
- Quelle belle métaphore exprimez-vous là ? s'écria Nerval, soudainement attiré par cette prose imagée qui parlait si bien de lui.
- Je ne sais... Quelques rimes qui me viennent à l'esprit... Mais l'allégorie est aimable n'est-ce pas ?
Nerval continua :
- Qu'en est-il de mon talent ? Journaliste, dramaturge, romancier, poète... à peine de quoi égaler Hugo ! Son Hernani a brisé les canons du théâtre classique ! Hugo a réiventé l'alexandrin, amené le romantisme à son point d'acmé ! Que ne pourrais-je un jour égaler ce génie ! Un épigone je suis, épigone, je resterai !
Théophile Gautier, bijouté d'émaux et camées en tout genre, frisottant sa moustache, songeur comme à l'accoutumée, dit :
- Ces papiers calcinés que j'ai sortis de la cheminée, là... et il désigna des morceaux d'écriture à moitié brûlés. Ma foi, ça m'a l'air plutôt bon ! Jetons un œil voulez-vous ?
- Encore un projet avorté... des vers sans fondement, dit Nerval avec mépris pour ce qu'il était.
- Que dites-vous là ! Je trouve cela excellent ! J'ai une idée. Regardez : prenez-en un bout et assemblez-le avec un autre dans n'importe quel sens ! Là, voyez si l'on assemble ces deux-là : « Mon front est rouge encor /Du baiser de la reine ! » Excellent !
- Ce ne sont que cadavres de rimes...
- Oui mais exquis ! Des cadavre exquis, Gérard ! Voyez: « J'ai rêvé dans la grotte /Où nage la Sirène ». Disons que c'est une sorte d'analogie psychique… Rêves, pensées inconscientes... tout cela reste à forger. On pourrait appeler ce procédé le surnaturalisme, la symbologie ?...
- Le symbolisme ? proposa Baudelaire. Le premier couillu qui osera écrire que la terre est bleue comme une orange ouvrira la voie aux chimères inatteignables ! continua-t-il, déridé pour une fois par le verre d'absinthe que la domestique lui avait servi.
- Oh ! Il n'est pas près d'apparaître... rajouta Mallarmé. La pénultième est morte …
- Et mon luth constellé... ajouta Nerval.

La fin du vers ne vint pas cette fois-ci mais un jour, tout le monde s'en souviendrait... "



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Le poème de Gérard de Nerval


EL DESDICHADO




Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l'Inconsolé,
Le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s'allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J'ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène...

Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.



http://spleen.fr.nf/phpBB3/viewtopic.php?f=11&t=239

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