Débat de Folie et d’Amour par Louise Labé

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Re: Débat de Folie et d’Amour par Louise Labé

Message par Loustic » 02 novembre 2016, 21:02

Ça s'allonge pas mal. Je lirai à un moment de tranquillité. Éternel débat entre la folie et l'amour ! L'amour est-ce la folie ? ou la folie est-ce l'amour ? L'amour fou est-ce une folie ?
Le nègre en littérature c'est un blanc qui travaille au noir pour un écrivain marron ! (Popeck)

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Re: Débat de Folie et d’Amour par Louise Labé

Message par Montparnasse » 02 novembre 2016, 22:53

Si tu ne connais pas la fin, tu verras que la conclusion est subtile. ;)
Quand les Shadoks sont tombés sur Terre, ils se sont cassés. C'est pour cette raison qu'ils ont commencé à pondre des œufs.

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Re: Débat de Folie et d’Amour par Louise Labé

Message par Montparnasse » 05 novembre 2016, 17:17

Et s'il ha si bien travaillé pour contenter les yeus, il n'a moins fait aus autres sentimens : mais les ha tous emmiellez de nouvelle et propre douceur. Les fleurs que tu fiz, ô Jupiter, naitre es mois de l'an les plus chaus, sont entre les hommes faites hybernalles : les arbres, plantes, herbages, qu'avois distribuez en divers pais, sont par l'estude de ceus qui veulent plaire à leurs amies, rassemblez en un verger : et quelquefois suis contreint, pour aider à leur afeccion, leur departir plus de chaleur que le païs ne le requerroit. Et tout le proufit de ce, n'est que se ramentevoir par ces petis presens en la bonne grace de ces amis et amies. Diray je que la Musique n'a esté inventee que par Amour ? et est le chant et harmonie l'effect et signe de l'Amour parfait. Les hommes en usent ou pour adoucir leurs desirs enflammez, ou pour donner plaisir : pour lequel diversifier tous les jours ils inventent nouveaus et divers instrumens de Luts, Lyres, Citres, Doucines, Violons, Espinettes, Flutes, Cornets : chantent tous les jours diverses chansons : et viendront à inventer madrigalles, sonnets, pavanes, passemeses, gaillardes, et tout en commemoracion d'Amour : comme celui, pour lequel les hommes font plus que pour nul autre. C'est pour lui que lon fait des serenades, aubades, tournois, combats tant à pied qu'à cheval. En toutes lesquelles entreprises ne se treuvent que jeunes gens amoureus : ou s'ils s'en treuvent autres meslez parmi, ceus qui ayment emportent tousjours le pris, et en remercient les Dames, desquelles ils ont porté les faveurs. Là aussi se raporteront les Comedies, Tragedies, Jeux, Montres, Masques, Moresques. Dequoy allege un voyageur son travail, que lui cause le long chemin, qu'en chantant quelque chanson d'Amour, ou escoutant de son compagnon quelque conte et fortune amoureuse ? L'un loue le bon traitement de s'amie : l'autre se pleint de la cruauté de la sienne. Et mile accidens, qui interviennent en amours : lettres descouvertes, mauvais raports, quelque voisine jalouse, quelque mari qui revient plus tot que lon ne voudroit : quelquefois s'apercevant de ce qui se fait : quelquefois n'en croyant rien, se fiant sur la preudhommie de sa femme : et à fois eschaper un soupir avec un changement de parler : puis force excuses. Brief, le plus grand plaisir qui soit apres amour, c'est d'en parler. Ainsi passoit son chemin Apulee, quelque Filozofe qu'il fust. Ainsi prennent les plus severes hommes plaisir d'ouir parler de ces propos, encores qu'ils ne le veuillent confesser. Mais qui fait tant de Poëtes au monde en toutes langues ? N'est-ce pas amour ? lequel semble estre le suget, duquel tous Poëtes veulent parler. Et qui me fait attribuer la Poësie à Amour : ou dire, pour le moins, qu'elle est bien aydee et entretenue par son moyen ? c'est qu'incontinent que les hommes commencent d'aymer, ils escrivent vers. Et ceus qui ont esté excellens Poëtes, ou en ont tout rempli leurs livres, ou, quelque autre suget qu'ils ayent pris, n'ont osé toutefois achever leur oeuvre sans en faire honorable mencion. Orphee, Musee, Homere, Line, Alcee, Saphon, et autres Poëtes et Filozofes : comme Platon, et celui qui ha ù le nom de Sage, ha descrit ses plus hautes concepcions en forme d'amourettes. Et plusieurs autres escriveins voulans descrire autres invencions, les ont cachees sous semblables propos. C'est Cupidon qui ha gaigné ce point, qu'il faut que chacun chante ou ses passions, ou celles d'autrui, ou couvre ses discours d'Amour, sachant qu'il n'y ha rien qui le puisse faire mieus estre reçu. Ovide a tousjours dit qu'il aymoit. Petrarque en son langage ha fait sa seule afeccion aprocher à la gloire de celui, qui ha representé toutes les passions, coutumes, façons, et natures de tous les hommes, qui est Homere. Qu'a jamais mieus chanté Virgile, que les amours de la Dame de Carthage ? Ce lieu seroit long, qui voudroit le traiter comine il meriteroit. Mais il me semble qu'il ne se peut nier, que l'Amour ne soit cause aus hommes de gloire, honneur, proufit, plaisir : et tel, que sans lui ne se peut commodément vivre. Pource est il estimé entre les humains, l'honorans et aymans, comme celui qui leur ha procuré tout bien et plaisir. Ce qui lui ha esté bien aisé, tant qu'il ha ù ses yeus. Mais aujourd'hui, qu'il en est privé, si Folie se mesle de ses afaires, il est à creindre, et quasi inévitable, qu'il ne soit cause dautant de vilenie, incommodité, et desplaisir, comme il ha esté par le passé d'honneur, proufit, et volupté. Les grands qu'Amour contreingnoit aymer les petis et les sugetz qui estoient sous eus, changeront en sorte qu'ils n'aymeront plus que ceus dont ils en penseront tirer service. Les petis, qui aymoient leurs Princes et Signeurs, les aymeront seulement pour faire leurs besongnes, en esperance de se retirer quand ils seront pleins. Car où Amour voudra faire cette harmonie entre les hautes et basses personnes, Folie se trouvera pres, qui l'empeschera : et encore es lieus où il se sera ataché. Quelque bon et innocent qu'il soit, Folie lui meslera de son naturel : tellement que ceus qui aymeront, feront tousjours quelque tour de fol. Et plus les amitiez seront estroites, plus s'y trouvera il de desordre quand Folie s'y mettra. Il retournera, plus d'une Semiramis, plus d'une Biblis, d'une Mirrha, d'une Canace, d'une Phedra. Il n'y aura lieu saint au monde. Les hauts murs et treilliz garderont mal les vestales. La vieillesse tournera son venerable et paternel amour, en fols et juvéniles desirs. Honte se perdra du tout. Il n'y aura discrecion entre noble, paisant, infidele, ou More, Dame, maitresse, servante. Les parties seront si inegales, que les belles ne rencontreront les beaus, ains seront conjointes le plus souvent avec leurs dissemblables. Grands Dames aymeront quelquefois ceus dont ne daigneroient estre servies. Les gens d'esprit s'abuseront autour des plus laides. Et quand les povres et loyaus amans auront langui de l'amour de quelque belle : lors Folie fera jouir quelque avolé en moins d'une heure du bien où l'autre n'aura pù ateindre. Je laisse les noises et querelles, qu'elle dressera par tout, dont s'en ensuivra blessures, outrages, et meurtres. Et ay belle peur, qu'au lieu, ou Amour ha inventé tant de sciences, et produit tant de bien, qu'elle n'ameine avec soy quelque grande oisiveté acompagnee d'ignorance : qu'elle n'empesche les jeunes gens de suivre les armes et de faire service à leur Prince : ou de vaquer à estudes honorables: qu'elle ne leur mesle leur amour de paroles detestables : chansons trop vileines, ivrongnerie et gourmandise : qu'elle ne leur suscite mile maladies, et mette en infiniz dangers de leurs personnes. Car il n'y ha point de plus dangereuse compagnie que de Folie. Voilà les maus, qui sont à creindre, si Folie se trouve autour d'Amour. Et s'il avenoit que cette meschante le voulust empescher ça haut, que Venus ne voulust plus rendre un dous aspect avec nous autres, que Mercure ne voulust plus entretenir nos alliances, quelle confusion y auroit il ? Mais j'ay promis ne parler que de ce qui se fait en terre. Or donq, Jupiter, qui t'apeles; pere des hommes, qui leur es auteur de tout bien, leur donnes la pluie quand elle est requise, seiches l'humidité superabondante : considere ces maus qui sont preparez aus hommes, si Folie n'est separee d'Amour. Laisse Amour se resjouir en paix entre les hommes : qu'il soit loisible à un chacun de converser privément et domestiquement les personnes qu'il aymera, sans que personne en ait crainte ou soupson : que les nuits ne chassent, sous pretexte des mauvaises langues, l'ami de la maison de s'amie : que l'on puisse mener la femme de son ami, voisin, parent, ou bon semblera, en telle seurté que l'honneur de l'un ou de l'autre n'en soit en rien ofensé. Et à ce que personne n'ait plus mal en teste, quand il verra telles privautez, fais publier par toute la Terre, non à son de trompe ou par attaches mises aus portes des temples, mais en mettant au coeur de tous ceus qui regarderont les Amans, qu'il n'est possible qu'ils vousissent faire ou penser quelque Folie. Ainsi auras tu mis tel ordre au fait avenu, que les hommes auront occasion de te louer et magnifier plus que jamais, et feras beaucoup pour toi et pour nous. Car tu nous auras delivrez d'une infinité de pleintes, qui autrement nous seront faites par les hommes, des esclandres que Folie amoureuse fera au monde. Ou bien si tu aymes mieus remettre les choses en l'estat qu'elles estoient, contreins les Parques et Destinees (si tu y as quelque pouvoir) de retourner leurs fuseaus, et faire en sorte qu'à ton commandement, et à ma priere, et pour l'amour de Venus, que tu as jusques ici tant cherie et aymee, et pour les plaisirs et contentemens que tous tant que nous sommes, avons reçuz et recevons d'Amour, elles ordonnent, que les yeus seront rendus à Cupidon, et la bande otee : à ce que le puissions voir encore un coup en son bel et naïf estre, piteus de tous les cotez dont on le sauroit regarder, et riant d'un seulement. O Parques, ne soyez à ce coup inexorables que l'on ne die que vos fuseaus ont esté ministres de la cruelle vengeance de Folie. Ceci n'empeschera point la suite des choses à venir. Jupiter composera tous ces trois jours en un, comme il fit les trois nuits, qu'il fut avec Alcmene. Je vous apelle, vous autres Dieus, et vous Deesses, qui tant avez porté et portez d'honneur à Venus. Voici l'endroit ou lui pouvez rendre les faveurs que d'elle avez reçues. Mais de qui plus dois je esperer, que de toy, Jupiter ? laisseras tu plorer en vain la plus belle des Deesses ? n'auras-tu pitié de l'angoisse. qu endure ce povre enfant dine de meilleure fortune ? Aurons nous perdu nos veuz et prieres ? Si celles des hommes te peuvent forcer et t'ont fait plusieurs fois tomber des mains, sans mal faire, la foudre que tu avois contre eus preparee : quel pouvoir auront les notres, ausquels as communiqué ta puissance et autorité ? Et te prians pour personnes, pour lesquelles toymesme (si tu ne tenois le lieu de commander) prierois volontiers : et en la faveur desquelles (si je puis savoir quelque secret des choses futures) feras possible, apres certeines revolucions, plus que ne demandons, assugetissant à perpetuité Folie à Amour, et le faisant plus clervoyant que nul autre des Dieus. J'ay dit.

(...)
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Re: Débat de Folie et d’Amour par Louise Labé

Message par Montparnasse » 08 novembre 2016, 18:16

Incontinent qu'Apolon ut fini son accusacion, toute la compagnie des Dieus par un fremissement, se montra avoir compassion de la belle Deesse là presente, et de Cupidon son fils. Et ussent volontiers tout sur l'heure condamné la Deesse Folie : Quand l'equitable Jupiter par une magesté Imperiale leur commanda silence, pour ouïr la defense de Folie enchargee à Mercure, lequel commença, à parler ainsi :

MERCURE. N'atendez point, Jupiter, et vous autres Dieus immortels, que je commence mon oraison par excuses (comme quelquefois font les Orateurs, qui creignent estre blamez, quand ils soutiennent des causes apertement mauvaises), de ce qu'ay pris en main la defense de Folie, et mesmes contre Cupidon, auquel ay en plusieurs endrois porté tant d'obéissance, qu'il auroit raison de m'estimer tout sien : et ay tant aymé la mere, que n'ay jamais espargné mes allees et venues, tant qu'ay pensé lui faire quelque chose agreable. La cause, que je defens, est si juste, que ceux mesmes qui ont parlé au contraire, apres m'avoir ouy changeront d'opinion. L'issue du diferent, comme j'espere, sera telle, que mesme Amour quelque jour me remercira de ce service, que contre lui je fay a Folie. Cette question est entre deus amis, qui ne sont pas si outrez l'un envers l'autre, que quelque matin ne se puissent reconcilier, et prendre plaisir l'un de l'autre, comme au paravant. Si à l'apetit de l'un, vous chassez l'autre, quand ce desir de vengeance sera passé (laquelle incontinent qu'elle est achevee commence à desplaire :) si vous ordonnez quelque cas contre Folie, Amour en aura le premier regret. Et n'estoit cette ancienne amitié et aliance de ces deus, meintenant aversaires, qui les faisoit si uniz et conjoins, que jamais n'avez fait faveur à l'un, que l'autre ne s'en soit senti : je me defierois bien que puissiez donner bon ordre sur ce diferent, ayant tous suivi Amour fors Pallas : laquelle estant ennemie capitale de Folie, ne seroit raison qu'elle voulust juger la cause. Et toutefois n'est Folie si inconnue ceans, qu'elle ne se ressente d'avoir souventefois esté la bien venue, vous aportant tousiours avec sa troupe quelques cas de nouveau pour rendre vos banquets et festins plus plaisans. Et pense que tous ceus de vous, qui ont aymé, ont aussi bonne souvenance d'elle, que de Cupidon mesme. Davantage elle vous croit tous si equitables et raisonnables, qu'encore que ce fait fust le votre propre, si n'en feriez vous que la raison. J'ay trois choses à faire. Defendre la teste de Folie, contre laquelle Amour ha juré: respondre aus acusacions que j'entens estre faites à Folie : et à la demande qu'il fait de ses yeus. Apolon, qui ha si long tems ouy les causeurs a Romme, ha bien retenu d'eus à conter tousjours à son avantage. Mais Folie, comme elle est tousjours ouverte, ne veut point que j'en dissimule rien : et ne vous en veut dire qu'un mot sans art, sans fard et ornement quelconque. Et à la pure verité, Folie se jouant avec Amour, ha passé devant lui pour gaigner le devant, et pour venit plus tot vous donner plaisir. Amour est entré on colere. Lui et elle se sont pris de paroles. Amour l'a taché navrer de ses armes qu'il portoit, Folie s'est desfendue des siennes, dont elle ne s'estoit chargee pour blesser personne, mais pource que ordnairement elle les porte. Car, comme vous savez, ainsi qu'Amour tire au coeur, Folie aussi se getté aus yeus et à la teste, et n'a autres armes que ses doits. Amour ha voulu montrer qu'il avoit puissance sur le coeur d'elle. Elle lui ha fait connoitre qu'elle avoit puissance de lui oter les yeus. II ne se pleingnoit que de la deformité de son visage. Elle emnue de pitié la lui ha couvert d'une bande à ce que lon n'apercust deus trous vuides d'iceus enlaidissans sa face. On dit que Folie ha fait double injure à Amour : premierement, de lui avoir crevé les yeus : secondement, de lui avoir mis ce bandeau. On exaggere le crime fait à une personne aymee d'une personne, dont plusieurs ont afaire. Il faut respondre à ces deux injures. Quant à la première je dy : que les loix et raisons humaines ont permis à tous se defendre contre ceus qui les voudroient ofenser, tellement que ce, que chacun fait en se defendant, est estimé bien et justement fait. Amour ha esté l'agresseur. Car combien que Folie ait premierement parlé à Amour, ce n'estoit toutefois pour quereler, mais pour s'esbatre, et se jouer à lui. Folie s'est defendue. Duquel coté est le tort ? Quand elle lui ust pis fait, je ne voy point comment on lui on ust pù rien demander. Et si ne voulez croire qu 'Amour ait esté l'agresseur, interroguez le. Vous verrez qu'il reconnoitra verité. Et n'est chose incroyable en son endroit de commencer tels brouilliz. Ce n'est d'aujourd'hui, qu'il ha esté si insuportable quand bon lui ha semblé. Ne s'ataqua il pas à Mars, qui regardoit Vulcan forgeant des armes, et tout soudein le blessa ? et n'y ha celui de cette compagnie, qui n'ait esté quelquefois las d'ouir ces bravades. Folie rit tousjours, ne pense si avant aus choses, ne marche si avant pour estre la premiere, mais pource qu'elle est plus pronte et hative. Je ne say que sort d'alleguer la coutume toleree à Cupidon de tirer de son arc où bon lui semble. Car quelle loy ha il plus de tirer à Folie, que Folie n'a de s'adresser à Amour ? Il ne lui ha fait mal : neantmoins il s'en est mis en son plein devoir. Quel mal ha fait Folie, rengeant Amour, en sorte qu'il ne peut plus nuire, si ce n'est d'aventure ? Que se treuve il en eus de capital ? Y ha il quelque guet à pens, ports d'armes, congregacions illicites, ou autres choses qui puissent tourner au desordre de la Republique ? C'estoit Folie et un enfant, auquel ne failloit avoir egard. Je ne say comment te prendre en cet endroit, Apolon. S'il est si ancien, il doit avoir apris à estre plus modeste, qu'il n'est : et s'il est jeune, aussi est Folie jeune, et fille de Jeunesse. A cette cause, celui qui est blessé, en doit demeurer là. Et dorenavant que personne ne se prenne à Folie. Car elle ha, quand bon lui semblera, dequoy venger ses injures : et n'est de si petit lieu, qu'elle doive souffir les jeunesses de Cupidon. Quant à la seconde injure, que Folie lui a mis un bandeau, ceci est une pure calomnie. Car en lui bandant le dessous du front, Folie jamais ne pensa lui agrandir son mal, ou lui oter le remede de guerir. Et quel meilleur témoignage, faut-il, que de Cupidon mesme ? Il a trouvé bon d'estre bandé : il ha connu qu'il avoit esté agresseur, et que l'injure provenoit de lui : il ha reçu cette faveur de Folie. Mais il ne savoit pas qu'il fust de tel pouvoir. Et quand il ust sù, que lui eust nuy de le prendre ? Il ne lui devoit jamais estre osté : par consequent donq ne lui devoient estre ses yeus rendus. Si ses yeux ne lui devoient être rendus, que lui nuit le bandeau ? Que bien tu te montres ingrat à ce coup, fils de Venus, quand tu calomnies le bon vouloir que t'ay porté, et interpretes à mal ce que je t'ay fait pour bien. Pour agraver le fait, on dit que c'estoit en lieu de franchise. Aussi estoit ce en lieu de franchise, qu'Amour avoit assailli. Les autels et temples ne sont inventez à ce qu'il soit loisible aus meschans d'y tuer les bons, mais pour sauver les infortunez de la fureur du peuple, ou du courrous d'un Prince. Mais celui qui pollue la franchise, n'en doit il perdre le fruit ? S'il ust bien succedé à Amour, comme il vouloit, et ust blessé cette Dame, je croy qu'il n'ust pas voulu que lon lui eust imputé ceci. Le semblable faut qu'il treuve bon en autrui. Folie m'a defendu que ne la fisse miserable, que ne vous suppliasse pour lui pardonner, si faute y avoit : m'a defendu le plorer, n'embrasser vos genous, vous adjurer par les gracieus yeus, que quelquefois avez trouvez agreables venans d'elle, ny amener ses parens, enfans, amis,pour vous esmouvoir a pitié. Elle vous demande ce que ne lui pouvez refuser, qu'il soit dit, qu'Amour par sa faute mesme est devenu aveugle. Le second point qu'Apolon ha touché, c'est qu'il veut estre faites defenses a Folie de n'aprocher dorenavant Amour de cent pas à la ronde. Et ha fondé sa raison sur ce, qu'estant en honneur et reputacion entre les hommes, leur causant beaucoup de bien et plaisirs, si Folie y estoit meslee, tout tourneroit au contraire. Mon intencion sera de montrer qu'en tout celà Folie n'est rien inferieure à Amour, et qu'Amour ne seroit rien sans elle : et ne peut estre, et regner sans son ayde. Et pource qu'Amour ha commencé à montrer sa grandeur par son ancienneté, je feray le semblable : et vous prieray reduire en memoire comme incontinent que l'homme fut mis sur terre, il commenga sa vie par Folie : et depuis ses successeurs ont si bien continué, que jamais Dame n'ut tant bon credit au monde. Vray est qu'au commencement les hommes ne faisoient point de hautes folies, aussi n'avoient ils encores aucuns exemples devant eus. Mais leur folie estoit à courir l'un apres l'autre : à monter sus un arbre pour voir de plus loin : rouler en la vallee : à manger tout leur fruit en un coup : tellement que l'hiver n'avoient que manger. Petit à petit ha cru Folie avec le tems. Les plus esventez d'entre eus, ou pour avoir rescous des loups et autres bestes sauvages, les brebis de leurs voisins et compagnons, ou pour avoir defendu quelqu'un d'estre outragé, ou pource qu'ils se sentoient ou plus forts, ou plus beaus, se sont fait couronner Rois de quelque feuillage de Chesne. Et croissant l'ambicion, non des Rois, qui gardoient fort bien en ces tems les Moutons, Beufs, Truies et Asnesses, mais de quelques mauvais garnimens qui les suivoient, leur vivre a esté séparé du commun. Il ha fallu que les viandes fussent plus delicates, l'habillement plus magnifique. Si les autres usoient de laiton, ils ont cherché un metal plus precieus, qui est l'or. Où l'or estoit commun, ils l'ont enrichi de Perles, Rubis, Diamans, et de toutes sortes de pierreries. Et, où est la plus grand' Folie, si le commun ha ù une loy, les grans en ont pris d'autres pour eus. Ce qu'ils ont estimé n'estre licite aus autres, se le sont pensé estre permis. Folie ha premièrement mis en teste à quelcun de se faire creindre : Folie ha fait les autres obeir. Folie ha inventé toute l'excellence, magnificence, et grandeur, qui depuis à cette cause s'en est ensuivie. Et neanmoins, qui ha il plus venerable entre les hommes, que ceus qui commandent aus autres ? Toymesme, Jupiter, les appelles pasteurs de Peuples : veus qu'il leur soit obeï sous peine de la vie : et neanmoins l'origine est venue par cette Dame.

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Re: Débat de Folie et d’Amour par Louise Labé

Message par Montparnasse » 10 novembre 2016, 18:17

Mais ainsi que tousjours as acoutumé faire, tu as converti à bien ce que les hommes avoient inventé à mal. Mais, pour retourner à mon propos, quels hommes sont plus honorez que les fols ? Qui fut plus fol qu'Alexandre, qui se sentant souffir faim, soif et quelquefois ne pouvant cacher son vin, suget à estre malade et blessé, neanmoins se faisoit adorer comme Dieu ? Et quel nom est plus celebre entre les Rois ? Quelles gens ont esté pour un tems en plus grande reputacion, que les Filozofes ? Si en trouverez vous peu, qui n'ayent esté abreuvez de Folie. Combien pensez vous qu'elle ait de fois remué le cerveau de Chrysippe ? Aristote ne mourut il de dueil, comme un fol, ne pouvant entendre la cause du flus et reflus de l'Euripe ? Crate, getant son tresor en la mer, ne fit it un sage tour ? Empedocle qui se fust fait immortel sans ses sabots d'erain, en avoit il ce qui lui en failloit ? Diogene avec son tonneau ; et Aristippe qui se pensoit grand Filozofe, se sachant bien ouy d'un grand Signeur, estoient its sages ? Je croy qui regarderoit bien avant leurs opinions, que lon les trouveroit aussi crues, comme leurs cerveaus estoient mal faits. Combien y ha il d'autres sciences au monde, lesquelles ne sont que pure resverie ? encore que ceus qui en font professions, soient estimez grans personnages entre les hommes ? Ceus qui font des maisons au Ciel, ces getteurs de points, faiseurs de characteres, et autres semblables, ne doivent ils estre mis en ce rang ? N'est à estimer cette fole curiosité de mesurer le Ciel, les Estoiles, les Mers, la Terre, consumer son tems à conter, getter, aprendre mile petites questions, qui de soy sont foles : mais neanmoins resjouissent l'esprit ; le font aparoir grand et subtil autant que si c'estoit en quelque cas d'importance. Je n'auroy jamais fait, si je voulois raconter combien d'honneur et de reputacion tous les jours se donne à cette Dame, de laquelle vous dites tant de mal. Mais pour le dire en un mot : Mettez moy an monde un homme totalement sage d'un cotè, et un fol de l'autre : et prenez garde lequel sera plus estimé. Monsieur le sage atendra que lon le prie, et demeurera avec sa sagesse tout seul, sans que lon l'apelle à gouverner les viles, sans que lon l'apelle en conseil : il voudra escouter, aller posément ou il sera mandé : et on ha afaire de gens qui soient pronts et diligens, qui faillent plus tot que demeurer en chemin. Il aura tout loisir d'aller planter des chous. Le fol ira tant et viendra, en donnera tant à tort et à travers, qu'il rencontrera, enfin quelque cerveau pareil au sien qui le poussera, et se fera estimer grand homme. Le fol se mettra entre dix mile harquebuzades, et possible en eschapera ; il sera estimé, loué, prisé, suivi d'un chacun. Il dressera quelque entreprise escervelee, de laquelle s'il retourne, il sera mis jusques au ciel. Et trouverez vray, en somme, que pour un homme sage, dont on parlera au monde, y en aura dix mile fols qui seront à la vogue du peuple. Ne vous sufit il de ceci ? assembleray je les maus qui seroient au monde sans Folie, et les commoditez qui proviennent d'elle ? Que dureroit mesme le monde, si elle n'empeschoit que l'on ne previt les facheries et hazars qui sont en mariage ? Elle empesche que l'on ne les voye et les cache, à fin que le monde se peuple tousjours à la maniere acoutumee. Combien dureroient peu aucuns mariages, si la sottise des hommes ou des femmes laissoit voir les vices qui y sont ? Qui ust traversé les mers, sans avoir Folie pour guide ? se commettre à la Misericorde des vents, des vagues, des bancs, et rochers, perdre la terre de vuë, aller par voyes inconnues, trafiquer avec gens barbares et inhumaines, dont est il premierement venu, que de Folie ? Et toutefois par là, sont communiquees les richesses d'un pais à autre, les sciences, les façons de faire, et ha esté connue la terre, les proprietez, et natures des herbes, pierres et animaus. Quelle folie fust ce d'aller sous terre chercher le fer et l'or ? Combien de mestiers faudroit-il chasser du monde, si Folie en estoit bannie ? La plus part des hommes mourroient de faim : Dequoy vivroient tant d'Avocats, Procureurs, Greffiers, Sergens, Juges, Menestriers, Farseurs, Parfumeurs, Brodeurs, et dix mile autres mestiers ? Et pource qu'Amour s'est voulu munir, taut qu'il ha pù, de la faveur d'un chacun, pour faire trouver mauvais que par moy seule il ait reçu quelque infortune, c'est bien raison, qu'apres avoir ouy toutes ses vanteries, je lui conte à la verité de mon fait. Le plaisir qui provient d'Amour, consist quelquefois ou en une seule personne, ou bien pour le plus, en deus, qui sont, l'amant et l'amie. Mais le plaisir que Folie donne, n'a si petites bornes. D'un mesme passetems elle fera rire une grande compagnie. Autrefois elle fera rire un homme seul de quelque pensee, qui sera venue donner à la traverse. Le plaisir que donne Amour, est caché et secret : celui de Folie se communique à tout le monde. Il est si recreatif, que le seul nom esgaie une personne. Qui verra un homme enfariné avec une bosse derriere entrer en salle, ayant une contenance de fol, ne rira il incontinent ? Que l'on nomme quelque fol insigne, vous verrez qu'à ce nom quelcun se resjouira, et ne pourra tenir le rire. Tous autres actes de Folie sont tels, que l'on ne peut en parler sans sentir au coeur quelque allegresse, qui desfache un homme et le provoque a rire. Au contraire, les choses sages et bien composees, nous tiennent premierement en admiracion ; puis nous soulent et ennuient. Et ne nous feront tant de bien, quelques grandes que soient et cerimonieuses, les assemblees des grans Signeurs et sages, que fera quelque folatre compagnie de jeunes gens deliberez, et qui n'auront ensemble nul respect et consideracion. Seulement icelle voir, resveille les esprits de l'ame, et les rend plus dispos à faire leurs naturelles operacions ; Où, quand on sort de ces sages assemblees, la teste fait mal ; on est las tant d'esprit que corps, encore que l'on ne soit bougé de sus une sellette. Toutefois, ne faut estimer que les actes de Folie soient tousiours ainsi legers comme le saut des Bergers, qu'ils font pour l'amour de leurs amies ; ny aussi deliberez comme les petites gayetez des Satires ; ou comme les petites ruses que font les Pastourelles, quand elles font tomber ceux qui passent devant elles, leur donnant par derriere la jambette, ou leur chatouillant leur sommeil avec quelque branche de chesne. Elle en ha, qui sont plus severes, faits avec grande premeditacion, avec grand artifice, et par les esprits plus ingénieus. Telles sont les Tragedies que les garçons des vilages premierement inventerent ; puis furent avec plus heureus soin aportees es viles. Les Comedies ont de là pris leur source. La saltacion n'a ù autre origine ; qui est une representacion faite si au vif de plusieurs et diverses histoires, que celui qui n'oit la voix des chantres, qui acompagnent les mines du joueur, entent toutefois non seulement l'histoire, mais les passions et mouvemens : et pense entendre les paroles qui sont convenables et propres en tels actes ; et, comme disoit quelcun, leurs piez et mains parlans. Les Bouffons qui courent le monde, en tiennent quelque chose. Qui me pourra dire, s'il y ha chose plus fole, que les anciennes fables contenues es Tragedies, Comedies et Saltacions ? Et comment se peuvent exempter d'estre nommez fols, ceus qui les representent, ayans pris, et prenans tant de peine à se faire sembler autres qu'ils ne sont ? Est il besoin reciter les autres passetems, qu'a inventez Folie pour garder les hommes de languir en oisiveté ? N'a elle fait faire les somptueus Palais, Theatres et Amphitheatres de magnificence incroyable, pour laisser témoignage de quelle sorte de folie chacun en son tems s'esbatoit ? N'a elle esté inventrice des Gladiateurs, Luiteurs, et Athletes ? N'a elle donné la hardiesse et dexterité telle à l'homme, que d'oser, et pouvoir combatre sans armes un Lion, sans autre necessité, que pour estre en la grace et faveur du peuple ? Tant y en ha qui assaillent les Taureaus, Sangliers, et autres bestes, pour avoir l'honneur de passer les autres en folle ; qui est un combat, qui dure non seulement entre ceus qui vivent de mesme tems, mais des successeurs avec leurs predecesseurs. N'estoit ce un plaisant combat d'Antoine avec Cleopatra, à qui dépendroit le plus en un festin ? Et tout celà seroit peu, si les hommes ne trouvans en ce monde plus fols qu'eus, ne dressoient querelle contre les morts. Cesar se fachoit qu'il n'avoit encore commencé a troubler le monde en l'aage, qu'Alexandre le grand en avoit vaincu une grande partie. Combien Luculle et autres, ont ils laissé d'imitateurs, qui ont taché à les passer, soit à traiter les hommes en grand apareil, à amonceler les plaines, aplanir les montaignes, seicher les lacs, mettre ponts sur les mers (comme Claude Empereur) faire Colosses de bronze et pierre, arcs trionfans, Pyramides ? Et de cette magnifique folie en demeure un long tems grand plaisir entre les hommes, qui se destournent de leur chemin, font voyages expres, pour avoir le contentement de ces vieilles folies. En somme, sans cette bonne Dame l'homme seicheroit et seroit lourd, malplaisant et songeart. Mais Folie lui esveille l'esprit, fait chanter, danser, sauter, habiller en mille façons nouvelles, lesquelles changent de demi an en demi an, avec tousjours quelque aparence de raison, et pour quelque commodité. Si lon invente un habit joint et rond, on dit qu'il est plus seant et propre ; quand il est ample et large, plus honneste. Et pour ces petites folies, et invencions, qui sont tant en habillemens qu'en contenances et façons de faire, l'homme en est mieux venu, et plus agreable aux Dames.

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Re: Débat de Folie et d’Amour par Louise Labé

Message par Montparnasse » 12 novembre 2016, 18:48

Et comme j'ay dit des hommes, il y aura grand'diference entre le recueil que trouvera un fol ' et un sage. Le sage sera laissé sur les livres, ou avec quelques anciennes matrones, à deviser de la dissolucion des habits, des maladies qui courent, ou à demesler quelque longue genealogie. Les jeunes Dames ne cesseront qu'elles n'ayent en leur compagnie ce gay et joly cerveau. Et combien qu'il en pousse l'une, pinse l'autre, descoiffe, leve la cotte, et leur face mille maus : si le chercheront elles tousjours. Et quand ce viendra à faire comparaison des deus, le sage sera loué d'elles, mais le fol jouira du fruit de leurs privautez. Vous verrez les sages mesmes, encore qu'il soit dit que lon cherche son semblable, tomber de ce coté. Quand ils feront quelque assemblee, tousjours donneront charge que les plus fols y soient, n'estimant pouvoir estre bonne compagnie, s'il n'y ha quelque fol pour resveiller les autres. Et combien qu'ils s'excusent sur les femmes et jeunes gens, si ne peuvent ils dissimuler le plaisir qu'ils y prennent, s'adressans tousjours à eus, et leur faisant visage plus riant, qu'aus autres. Que te semble de Folie, Jupiter ? Est elle telle, qu'il la faille ensevelir sous le mont Gibel, ou exposer au lieu de Promethee, sur le mont de Caucase ? Est il raisonnable la priver de toutes bonnes compagnies, où Amour sachant qu'elle sera, pour la facher y viendra, et conviendra que Folie, qui n'est rien moins qu'Amour, lui quitte la place ? S'il ne veut estre avec Folie, qu'il se garde de s'y trouver. Mais que cette peine, de ne s'assembler point, tombe sur elle, ce n'est raison. Quel propos y auroit il, qu'elle ust rendu une compagnie gaye et deliberee, et que sur ce bon point la fallust desloger ? Encore s'il demandoit que la premiere qui auroit pris la place, ne fust empeschée par l'autre, et que ce fust au premier venu, il y auroit quelque raison. Mais je lui montreray que jamais Amour ne fut sans la fille de Jeunesse, et ne peut estre autrement : et le grand dommage d'Amour, s'il avoit ce qu'il demande. Mais c'est une petite colere, qui lui ronge le cerveau, qui lui fait avoir ces estranges afeccions : lesquelles cesseront quand il sera un peu refroidi. Et pour commencer à la belle premiere naissance d'Amour, qui ha il plus despourvu de sens, que la personne à la moindre occasion du monde vienne en Amour, en recevant une pomme comme Cydipee, en lisant un livre comme la Dame Francisque de Rimini ? en voyant, en passant, se rende si tot serve et esclave, et conçoive esperance de quelque grand bien sans savoir s'il en y ha ? Dire que c'est la force de l'oeil de la chose aymee, et que de là sort une sutile evaporacion, ou sang, que nos yeus regoivent, et entre jusques au coeur : ou, comme pour loger un nouvel hoste, faut pour lui trouver sa place, mettre tout en desordre. Je say que chacun le dit : mais s'il est vray, j'en doute. Car plusieurs ont aymé sans avoir ù cette ocasion, comme le jeune Gnidien, qui ayma l'oeuvre fait par Praxitelle. Quelle influxion pouvoit il recevoir d'un oeil marbrin ? Quelle sympathie y avoit il de son naturel chaud et ardent par trop, avec une froide et morte pierre ? Qu'est-ce donq qui l'enflammoit ? Folie, qui estoit logee en son esprit. Tel feu estoit celui de Narcisse. Son oeil ne recevoit pas le pur sang et sutil de son coeur mesme : mais la fole imaginacion du beau pourtrait, qu'il voyoit en la fonteine, le tourmentoit. Exprimez tant que voudrez la force d'un oeil : faites le tirer mile traits par jour : n'oubliez qu'une ligne qui passe par le milieu, jointe avec le sourcil, est un vray arc : que ce petit humide, que l'on voit luire au milieu, est le trait prest à partir : si est ce que toutes ces flesches n'iront en autres coeurs, que ceus que Folie aura preparez. Que tant de grans personnages, qui ont esté et sont de present, ne s'estiment estre injuriez, si pour avoir aymé je les nomme fols. Qu'ils se prennent à leurs Filozofes, qui ont estimé Folie estre privacion de sagesse, et sagesse estre sans passions ; desquelles Amour ne sera non plus destitué, que la Mer d'ondes et vagues ; vray est, qu'aucuns dissimulent mieus leur passion ; et s'ils s'en trouvent mal, c'est une autre espece de Folie. Mais ceus qui montrent leurs afeccions estans plus grandes que les secrets de leurs poitrines, nous rendront et exprimeront une si vive image de Folie, qu'apelle ne la saurait mieus tirer au vif. Je vous prie imaginer un jeune homme, n'ayant grand afaire, qu'à se faire aymer ; pigné, miré, tiré, parfumé ; se pensant valoir quelque chose, sortir de sa maison le cerveau embrouillé de mile consideracions amoureuses ; ayant discouru mile bons heurs, qui passeront bien loin des cotes ; suivi de pages et laquais habillez de quelque livree representant quelque travail, fermeté, et esperance ; et en cette sorte viendra trouver sa Dame à l'Eglise ; autre plaisir n'aura qu'à geter force oeillades, et faire quelque reverence en passant. Et que sert ce seul regard ? Que ne va il en masque pour plus librement parler ? Là se fait quelque habitude, mais avec si peu de demontrance du coté de la Dame, que rien moins. A la longue il vient quelque privauté ; mais il ne faut encore rien entreprendre, qu'il n'y ait plus de familiarité. Car lors on n'ose refuser d'ouir tous les propos des hommes, soient bons ou mauvais. On ne creint ce que lon ha acoutumé voir. On prent plaisir à disputer les demandes des poursuivans. Il leur semble que la place qui parlemente, est demi gaignee. Mais s'il avient, que, comme les femmes prennent volontiers plaisir à voir debatre les hommes, elles leur ferment quelquefois rudement la porte, et ne les apellent à leurs petites privautez, comme elles souloient, voilà mon homme aussi loin de son but comme nagueres s'en pensoit pres. Ce sera a recommencer. Il faudra trouver le moyen de se faire prier d'acompagner sa dame en quelque Eglise, aus jeus, et autres assemblees publiques. Et ce pendant expliquer ses passions par soupirs et paroles tremblantes ; redire cent fois une mesme chose ; protester, jurer, promettre à celle qui possible ne s'en soucie, et est tournee ailleurs et promise. Il me semble que seroit folie parler des sottes et plaisantes amours vilageoises marcher sur le bout du pié, serrer le petit doit apres que lon ha bien bu, escrire sur le bout de la table avec du vin, et entrelasser son nom et celui de s'amie ; la mener premiere à la danse, et la tourmenter tout un jour au soleil. Et encore ceus, qui par longues alliances, ou par entrees ont pratiqué le moyen de voir leur amie en leur maison, ou de leur voisin, ne viennent en si estrange folie, que ceus qui n'ont faveur d'elles qu'aus lieus publiques et festins ; qui de cent soupirs n'en peuvent faire connoitre plus d'un ou deus le mois ; et neamnoins pensent que leurs amies les doivent tous conter. Il faut avoir tousjours pages aus escoutes, savoir qui va, qui vient, corrompre des chambrieres à beaus deniers, perdre tout un jour pour voir passer Madame par la rue, et pour toute remunéracion, avoir un petit adieu avec quelque souzris, qui le fera retourner chez soy plus content, que quand Ulysse vid la fumee de son Itaque. Il vole de joye ; il embrasse l'un, puis l'autre ; chante vers ; compose, fait s'amie la plus belle qui soit au monde combien que possible soit laide. Et si de fortune survient quelque jalousie, comme il avient le plus souvent, on ne rit, on ne chante plus ; on devient pensif et morne ; on connoit ses vices et fautes ; on admire celui que l'on pense estre aymé ; on parangonne sa beauté, grace, richesse, avec celui duquel on est jalous ; puis soudein on le vient à despriser ; qu'il n'est possible, estant de si manvaise grâce, qu'il soit aymé ; qu'il est impossible qu'il face tant son devoir que nous, qui languissons, mourons, brulons d'Amour. On se pleint, on apelle s'amie cruelle, variable ; lon se lamente de son malheur et destinee. Elle n'en fait que rire, on lui fait acroire qu'à tort il se pleint ; on trouve mauvaises ses querelles, qui ne viennent que d'un coeur soupsonneus et jalous ; et qu'il est bien loin de son conte ; et qu'autant lui est de l'un que de l'autre. Et lors je vous laisse penser qui ha du meilleur. Lors il faut connoitre que lon ha failli par bien servir, par masques magnifiques, par devises bien inventees, festins, banquets. Si la commodité se trouve, faut se faire paroitre par dessus celui dont on est jalous. Il faut se montrer liberal ; faire present quelquefois de plus que l'on n'a ; incontinent qu'on s'aperqoit que lon souhaite quelque chose, l'envoyer tout soudain, encores qu'on n'en soit requis ; et jamais ne confesser que lon soit povre. Car c'est une tres mauvaise compagne d'Amour que Povreté : laquelle estant survenue, on connoit sa folie, et l'on s'en retire à tard. Je croy que ne voudriez point ressembler encore à cet Amoureus, qui n'en ha que le nom. Mais prenons le cas que lon lui rie, qu'il y ait quelque reciproque amitié, qu'il soit prié se trouver en quelque lieu ; il pense incontinent qu'il soit fait, qu'il recevra quelque bien, dont il est bien loin ; une heure en dure cent ; on demande plus de fois quelle heure il est ; on fait semblant n'estre demandé ; et quelque mine que lon face, on lit au visage qu'il y ha quelque passion vehemente. Et quand on aura bien couru, on trouvera que ce n'est rien, et que c'estoit pour aller en compagnie se promener sur l'eau, ou en quelque jardin ; où aussi tot un autre aura faveur parler à elle que lui, qui ha esté convié. Encore ha il occasion de se contenter, à son avis. Car si elle n'ust plaisir de le voir, elle ne l'ust demandé en sa compagnie. Les plus grandes et hazardeuses folies suivent tousjours l'acroissement d'Amour.

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Re: Débat de Folie et d’Amour par Louise Labé

Message par Montparnasse » 14 novembre 2016, 20:33

Celle qui ne pensoit qu'à se jouer au commencement, se trouve prise. Elle se laisse visiter à heure suspecte. En quels dangers ? D'y aller accompagnée, seroit declarer tout. Y aller seul, est hazardeus. Je laisse les ordures et infeccions, dont quelque fois on est parfumé. Quelquefois se faut desguiser en portefaix, en cordelier, en femme ; se faire porter dens un coffre à la merci d'un gros vilain, que s'il savoit ce qu'il porte, le lairroit tomber pour avoir sondé son fol faix. Quelquefois ont esté surpris, batuz, outragez, et ne s'en ose lon vanter. Il se faut guinder par fenestres, par sus murailles, et tousjours en danger, si Folie n'y tenoit la main. Encore ceus cy ne sont que des mieus payez. Il y en ha qui rencontrent Dames cruelles, desquelles jamais on n'obtient merci. Autres sont si rusees, qu'apres les avoir menez jusques aupres du but, les laissent là. Que font ils, apres avoir longuement soupiré, ploré et crié, les uns se rendent Moynes ; les autres abandonnent le païs ; les autres se laissent mourir. Et penseriez vous, que les amours des femmes soient de beaucoup plus sages ? les plus froides se laissent bruler dedens le corps avant que de rien avouer. Et combien qu'elles vousissent prier, si elles osoient, elles se laissent adorer ; et tousjours refusent ce qu'elles voudroient bien que lon leur otast par force. Les autres n'atendent que l'ocasion ; et heureus qui la peut rencontrer ; Il ne faut avoir creinte d'estre esconduit. Les mieus nees ne se laissent veincre, que par le tems. Et se connoissant estre aymees, et endurant en fin le semblable mal qu'elles ont fait endurer à autrui, ayant fiance de celui auquel elles se descouvrent, avouent leur foiblesse, confessent le feu qui les brule ; toutefois encore un peu de honte les retient, et ne se laissent aller, que vaincues, et consumees a demi. Et aussi quand elles sont entrees une fois avant, elles font de beaus tours. Plus elles ont resisté à Amour, et plus s'en treuvent prises. Elles ferment la porte à raison. Tout ce qu'elles creingnoient, ne le doutent plus. Elles laissent leurs ocupacions muliebres. Au lieu de filer, coudre, besongner au point, leur estude est se bien parer, promener es Eglises, festes, et banquets pour avoir tousjours quelque rencontre de ce qu'elles ayment. Elles prennent la plume et le lut en main ; escrivent et chantent leurs passions : et en fin croit tant cette rage, qu'elles abandonnent quelquefois pere, mere, maris, enfans, et se retirent où est leur coeur. Il n'y ha rien qui plus se fache d'estre contreint, qu'une femme ; et qui plus se contreingne, où elle ha envie montrer son afeccion. Je voy souvente fois une femme, laquelle n'a trouvé la solitude et prison d'environ sept ans longue, estant avec la personne qu'elle aymoit. Et combien que nature ne lui ust nié plusieurs graces, qui ne la faisoient indine de toute bonne compagnie, si est ce qu'elle ne vouloit plaire à autre qu'à celui qui la tenoit prisonniere. J'en ay connu une autre, laquelle absente de son ami, n'alloit jamais dehors qu'acompagnee de quelcun des amis et domestiques de son bien aymé ; voulant tousiours rendre témoignage de la foy qu'elle lui portoit. En somme quand cette afeccion est imprimee en un coeur genereus d'une Dame, elle y est si forte, qu'à peine se peut elle efacer. Mais le mal est, que le plus souvent elles rencontrent si mal : que plus ayment, et moins sont aymees. Il y aura quelcun, qui sera bien aise leur donner martel en teste et fera semblant d'aymer ailleurs, et n'en tiendra conte. Alors les povrettes entrent en estranges fantasies : ne peuvent si aisément se defaire des hommes, comme les hommes des femmes, n'ayans la commodité de s'eslongner et commencer autre parti, chassans Amour avec autre Amour. Elles blament tous les hommes pour un. Elles appellent foles celles qui ayment. Maudissent le jour que premierement elles aymerent. Protestent de jamais n'aymer ; mais celà ne leur dure gueres. Elles remettent incontinent devant les yeus ce qu'elles ont tant aymé. Si elles ont quelque enseigne de lui, elles la baisent, rebaisent, sement de larmes, s'en font un chevet et oreiller, et s'escoutent elles mesmes pleingnantes leurs miserables destresses. Combien en voy je, qui se retirent jusques aus Enfers, pour essaier si elles pourront, comme jadis Orphee, revoquer leurs amours perdues ? Et en tous ces actes, quels traits trouvez vous que de Folie ? Avoir le coeur separé de soymesme, estre meintenant en paix, ores en guerre, ores en treves ; couvrir et cacher sa douleur ; changer visage mile fois le jour sentir le sang qui lui rougit la face, y montant puis soudein s'enfuit, la laissant palle, ainsi que honte, esperance, ou peur, nous gouvernent ; chercher ce qui nous tourmente, feingnant le fuir. Et neanmoins avoir creinte de le trouver ; n'avoir qu'un petit ris entre mile soupirs ; se tromper soymesme ; bruler de loin, geler de pres ; un parler interrompu ; un silence venant tout à coup ; ne sont ce tous signes d'un homme aliené de son bon entendement ? Qui excusera Hercule devidant les pelotons d'Omphale ? Le sage Roy Hebrieu avec cette grande multitude de femmes ? Annibal s'abatardissant autour d'une Dame ? et mains autres, que journellement voyons s'abuser tellement qu'ils ne se connoissent eus mesmes. Qui en est cause, sinon Folie ? Car c'est elle en somme, qui fait Amour grand et redouté ; et le fait excuser, s'il fait quelque chose autre que de raison. Reconnois donq, ingrat Amour, quel tu es, et de combien de biens je te suis cause. Je te fay grand ; je te fay eslever ton nom ; voire et ne t'eussent les hommes reputé Dieu sans moy. Et apres que t'ay tousjours accompagné, tu ne me veus seulement abandonner, mais me veus ranger à cette suggeccion de fuir tous les lieus où tu seras. Je croy avoir satisfait a ce qu'avois promis montrer ; que jusques ici Amour n'avoit esté sans Folie, Il faut passer outre, et montrer qu'impossible et d'estre autrement. Et pour y entrer ; Apolon, tu me conseilleras, qu'Amour n'est autre chose qu'un desir de jouir, avec une conjonccion, et assemblement de la chose aymée. Et estant Amour desir, ou, quoy que ce soit, ne pouvant estre sans desir ; il faut confesser qu'incontinent que cette passion vient saisir l'homme, elle l'altere et immue. Car le desir incessamment se demeine dedens l'ame, la poingnant tous jours et resveillant. Cette agitacion d'esprit, si elle estoit naturelle, elle ne l'afligeroit de la sorte qu'elle fait ; Mais estant contre son naturel, elle le malmeme, en sorte qu'il se fait tout autre qu'il n'estoit. Et ainsi en soy n'estant à son aise, Mais troublé et agité, ne peut estre dit sage et posé. Mais encore fait il pis ; car il est contreint se descouvrir ; ce qu'il ne fait que par le ministere et organe du corps et membres d'icelui. Estant une fois acheminé, il faut que le poursuivant en amours face deus choses ; qu'il donne à connoitre qu'il ayme ; et qu'il se face aymer. Pour le premier, le bien parler y est bien requis ; Mais seul ne suffira il. Car le grand artifice, et douceur inusitee, fait soupsonner pour le premier coup, celle qui l'oit ; et la fait tenir sur ses gardes. Quel autre témoignage faut il ? Tous jours l'ocasion ne se presente à combatre pour sa Dame, et defendre sa querelle. Du premier abord vous ne vous offirez a lui ayder en ses afaires domestiques. Si faut il faire a croire que l'on est passionné. Il faut long tems, et long service, ardentes prieres, et conformité de complexions. L'autre point, que l'Amant doit gaigner, c'est se faire aymer ; lequel provient en partie de l'autre. Car le plus grand enchantement, qui soit pour estre aymé, c'est aymer. Ayez tant de sufumigacions, tant de characteres, adjuracions, poudres, et pierres, que voudrez ; Mais si savez bien vous ayder, montrant et declarant votre amour ; il n'y aura besoin de ces estranges receptes. Donq pour se faire aymer, il faut estre aymable. Et non simplement aymable, Mais au gré de celui qui est aymé ; auquel se faut renger, et mesurer tout ce que voudrez faire ou dire. Soyez paisible et discret. Si votre Amie ne vous veut estre telle, il faut changer voile, et naviguer d'un autre vent ; ou ne se mesler point d'aymer. Zethe et Amphion ne se pouvoient acorder, pource que la vocation de l'un ne plaisoit à l'autre. Amphion ayma mieus changer, et retourner en grace avec son frere. Si la femme que vous aymez est avare, il faut se transmuer en or, et tomber ainsi. en son sein. Tous les serviteurs et amis d'Atalanta estoient chasseurs, pource qu'elle y prenoit plaisir. Plusieurs femmes, pour plaire à leurs Poëtes amis, ont changé leurs paniers et coutures, en plumes et livres. Et certes il est impossible plaire, sans suivre les afeccions de celui que nous cherchons. Les tristes se fachent d'ouir chanter. Ceux, qui ne veulent aller que le pas, ne vont volontiers avec ceus qui tousjours voudroient courir. Or me dites, si ces mutacions contre notre naturel ne sont vrayes folies, ou non exemptes d'icelle ? On dira qu'il se peut trouver des complexions si semblables que l'Amant n'aura point de peine de se transformer es meurs de l'Aymee. Mais si cette amitié est tant douce et aisee, la folie sera de s'y plaire trop ; en quoy est bien dificile de mettre ordre. Car si c'est vray amour, il est grand et vehement, et plus fort que toute raison. Et, comme le cheval ayant la bride sur le col, se plonge si avant dedens cette douce amertume, qu'il ne pense aus autres parties de l'ame, qui demeurent oisives ; et par une repentance tardive, apres un long tems, témoigne à ceus qui l'oyent, qu'il ha esté fol comme les autres. Or si vous ne trouvez folie en Amour de ce côté là, dites moi entre vous autres Signeurs qui faites tant profession d'Amour, ne confessez vous, que Amour cherche union de soy avec la chose aymee ? qui est bien le plus fol desir du monde ; tant par ce, que le cas avenant, Amour faudroit par soy mesme, estant l'Amant et l'Aymé confonduz ensemble, que aussi il est impossible qu'il puisse avenir, estant les especes et choses individues tellement separees l'une de l'autre, qu'elles ne se peuvent plus conjoindre, si elles ne changent de forme. Alleguez moy des branches d'arbres qui s'unissent ensemble. Contez moy toutes sortes d'Antes, que jamais le Dieu des jardins invente. Si ne trouverez vous point que deus hommes soient jamais devenuz en un ; et y soit le Gerion à trois corps tant que voudrez. Amour donq ne fut jamais sans la compagnie de Folie ; et ne le sauroit jamais estre. Et quand il pourroit ce faire, si ne le devroit pas souhaiter ; pource que l'on ne tiendroit conte de lui a la fin. Car quel pouvoir auroit il, ou quel lustre, s'il estoit pres de sagesse ? Elle lui diroit, qu'il ne faudroit aymer l'un plus que l'autre ; ou pour le moins n'en faire semblant de peur de scandaliser quelcun. Il ne faudroit rien faire plus pour l'un que pour l'autre ; et seroit à la fin Amour ou aneanti, ou divisé en tant de pars, qu'il seroit bien foible. Tant s'en faut que tu doives estre sans Folie, Amour, que si tu es bien conseillé, tu ne redemanderas plus tes yeus. Car il ne t'en est besoin, et te peuvent nuire beaucoup ; desquels si tu t'estois bien regardé quelquefois, toymesme te voudrois mal. Pensez vous qu'un soudart, qui va à l'assaut, pense au fossé, aus ennemis, et mile harquebuzades qui l'atendent ? non. Il n'a autre but, que parvenir au haut de la bresche ; et n'imagine point le reste. Le premier qui se mit en mer, n'imaginoit pas les dangers qui y sont. Pensez vous que le joueur pense jamais perdre ? Si sont ils tous trois au hazard d'estre tuez, noyez, et destruiz. Mais quoy, ils ne voyent et ne veulent voir ce qui leur est dommageable. Le semblable estimez des Amans ; que si jamais ils voyent, et entendent clerement le peril où ils sont, combien ils sont trompez et abusez, et quelle est l'esperance qui les fait tousjours aller avant, jamais n'y demeureront une seule heure. Ainsi se perdroit ton regne, Amour ; lequel dure par ignorance, nonchaillance, esperance, et cecité, qui sont toutes demoiselles, de Folie, lui faisans ordinaire compagnie. Demeure donq en paix, Amour ; et ne vien rompre l'ancienne ligue qui est entre toy et moy ; combien que tu n'en susses rien jusqu'à present. Et n'estime que je t'aye crevé les yeus, mais que je t'ay montré, que tu n'en avois aucun usage auparavant, encore qu'ils te fussent à la teste, que tu as de present. Reste de te prier, Jupiter, et vous autres Dieus, de n'avoir point respect aus noms (comme je say que n'aurez) mais regarder à la verité et dinité des choses. Et pourtant, s'il est plus honorable entre les hommes dire un tel ayme, que, il est fol ; que celà leur soit imputé à ignorance. Et pour n'avoir en commun la vraye intelligence des choses, ny pù donner noms selon leur vray naturel, mais au contraire avoir baillé beaus noms à laides choses, et laids aus belles, ne delaissez, pour ce, à me conserver Folie en sa dinité et grandeur. Ne laissez perdre cette belle Dame, qui vous ha donné tant de contentement avec Genie, Jeunesse, Bacchus, Silene, et ce gentil Gardien des jardins. Ne permettez facher celle, que vous avez conservee jusques ici sans rides, et sans pas un poil blanc. Et n'otez, a l'apetit de quelque colere, le plaisir d'entre les hommes. Vous les avez otez du Royaume de Saturne ; ne les y faites plus entrer ; et, soit en Amour, soit en autres afaires, ne les enviez, si pour apaiser leurs facheries, Folie les fait esbatre et s'esiouir. J'ay dit.

Quand Mercure ut fini la defense de Folie, Jupiter voyant les Dieus estre diversement affeccionnez et en contrarietez d'opinions, les uns se tenans du coté de Cupidon, les autres se tournans a aprouver la cause de Folie : pour apointer le diferent, va prononcer un arrest interlocutoire en cette maniere :

Pour la dificulté et importance de vos diferens, et diversité d'opinions, nous avons remis votre afaire d'ici à trois fois, sept fois, neuf siècles. Et ce pendant vous commandons vivre amiablement ensemble, sans vous outrager l'un l'autre. Et guidera Folie l'aveugle Amour, et le conduira par tout où bon lui semblera. Et sur la restitucion de ses yeus, apres en avoir parlé aus Parques, en sera ordonné.

FIN DU DEBAT D'AMOUR ET DE FOLIE.
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