Anatole France (1844-1924)

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Re: Anatole France (1844-1924)

Message par Montparnasse » 13 février 2018, 20:58

C'est amusant, j'ai fait deux ans dans une école primaire qui s'appelait « Notre Dame de la Providence ».
Quand les Shadoks sont tombés sur Terre, ils se sont cassés. C'est pour cette raison qu'ils ont commencé à pondre des œufs.

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Re: Anatole France (1844-1924)

Message par Liza » 13 février 2018, 21:03

Ben, nous avons aussi la religion incrustée dans le chapeau...
Mon chapeau s'est envolé depuis longtemps !
Je vais « voir » la Belle avec la marmaille.
La vie est une maladie mortelle, sexuellement transmise, qu'il fait bon vivre !
Ma page Spleen...

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Re: Anatole France (1844-1924)

Message par Montparnasse » 13 février 2018, 21:11

Tu bégaies la Chouette. Ou bien c'est Tornado. Ca fait deux fois que j'efface tes bis repetita... (smile)
Quand les Shadoks sont tombés sur Terre, ils se sont cassés. C'est pour cette raison qu'ils ont commencé à pondre des œufs.

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Re: Anatole France (1844-1924)

Message par Montparnasse » 03 avril 2018, 16:24

BALTHASAR

Au vicomte Eugène-Melchior de Vogüé.

Magos reges fere habuit Oriens.

TERTULL.



En ce temps-là, Balthasar, que les Grecs ont nommé Saracin, régnait en Éthiopie. Il était noir, mais beau de visage. Il avait l’esprit simple et le cœur généreux. La troisième année de son règne, qui était la vingt-deuxième de son âge, il alla rendre visite à Balkis, reine de Saba. Le mage Sembobitis et l’eunuque Menkéra l’accompagnaient. Il était suivi de soixante-quinze chameaux, portant du cinnamome, de la myrrhe, de la poudre d’or et des dents d’éléphant. Pendant qu’ils cheminaient, Sembobitis lui enseignait tant l’influence des planètes que les vertus des pierres, et Menkéra lui chantait des chansons liturgiques ; mais il ne les écoutait pas et il s’amusait à voir les petits chacals assis sur leur derrière, les oreilles droites, à l’horizon des sables.

Enfin, après douze jours de marche, Balthasar et ses compagnons sentirent une odeur de roses, et bientôt ils virent les jardins qui entourent la ville de Saba.

Là, ils rencontrèrent des jeunes filles qui dansaient sous des grenadiers en fleurs.

— La danse est une prière, dit le mage Sembobitis.

— On vendrait ces femmes un très grand prix, dit l’eunuque Menkéra.

Étant entrés dans la ville, ils furent émerveillés de la grandeur des magasins, des hangars et des chantiers qui s’étendaient devant eux, ainsi que de la quantité de marchandises qui y étaient entassées. Ils marchèrent longtemps dans des rues pleines de chariots, de portefaix, d’ânes et d’âniers, et découvrirent tout à coup les murailles de marbre, les tentes de pourpre, les coupoles d’or, du palais de Balkis.

La reine de Saba les reçut dans une cour rafraîchie par des jets d’eau parfumée qui retombaient en perles avec un murmure clair. Debout dans une robe de pierreries, elle souriait.

Balthasar, en la voyant, fut saisi d’un grand trouble. Elle lui sembla plus douce que le rêve et plus belle que le désir.

— Seigneur, lui dit tout bas Sembobitis, songez à conclure avec la reine un bon traité de commerce.

— Prenez garde, seigneur, ajouta Menkéra. On dit qu’elle emploie la magie pour se faire aimer des hommes.

Puis, s’étant prosternés, le mage et l’eunuque se retirèrent.

Balthasar, resté seul avec Balkis, essaya de parler, il ouvrit la bouche, mais il ne put prononcer une seule parole. Il se dit : « La reine sera irritée de mon silence. »

Pourtant la reine souriait encore et n’avait pas l’air fâché.

Elle parla la première et dit d’une voix plus suave que la plus suave musique :

— Soyez le bienvenu et seyez-vous près de moi.

Et d’un doigt, qui semblait un rayon de lumière blanche, elle lui montra des coussins de pourpre étendus à terre.

Balthasar s’assit, poussa un grand soupir et, saisissant un coussin dans chaque main, s’écria très vite :

— Madame, je voudrais que ces deux coussins fussent deux géants, vos ennemis. Car je leur tordrais le cou.

Et, en parlant ainsi, il serra si fort les coussins dans ses poings que l’étoffe se creva et qu’il en sortit une nuée de duvet blanc. Une des petites plumes voltigea un moment dans l’air ; puis elle vint se poser sur le sein de la reine.

— Seigneur Balthasar, dit Balkis en rougissant, pourquoi donc voulez-vous tuer des géants ?

— Parce que je vous aime, répondit Balthasar.

— Dites-moi, demanda Balkis, si dans votre capitale l’eau des puits est bonne ?

— Oui, répondit Balthasar surpris.

— Je suis curieuse aussi de savoir, reprit Balkis, comment on fait les confitures sèches en Éthiopie.

Le roi ne savait que répondre. Elle le pressa :

— Dites, dites, pour me faire plaisir.

Alors, il fit un grand effort de mémoire et décrivit les pratiques des cuisiniers éthiopiens, qui font confire des coings dans du miel. Mais elle ne l’écoutait pas. Tout à coup elle l’interrompit :

— Seigneur, on dit que vous aimez la reine Candace, votre voisine. Ne me trompez pas : est-elle plus belle que moi ?

— Plus belle, madame, s’écria Balthasar en tombant aux pieds de Balkis, est-il possible ?…

La reine poursuivit :

— Ainsi ! ses yeux ? sa bouche ? son teint ? sa gorge ?…

Balthasar étendit les bras vers elle et s’écria :

— Laissez-moi prendre la petite plume qui s’est posée sur votre cou et je vous donnerai la moitié de mon royaume avec le sage Sembobitis et l’eunuque Menkéra.

Mais elle se leva et s’enfuit en riant d’un rire clair.

Quand le mage et l’eunuque revinrent, ils trouvèrent leur maître dans une attitude pensive, qui ne lui était pas habituelle.

— Seigneur, n’auriez-vous conclu un bon traité de commerce ? demanda Sembobitis.

Ce jour-là, Balthasar soupa avec la reine de Saba et but du vin de palmier.

— Il est donc vrai ? lui dit Balkis, tandis qu’ils soupaient : la reine Candace n’est pas aussi belle que moi ?

— La reine Candace est noire, répondit Balthasar.

Balkis regarda vivement Balthasar et dit :

— On peut être noir sans être laid.

— Balkis ! s’écria le roi…

Il n’en dit pas davantage. L’ayant saisie dans ses bras, il tenait renversé sous ses lèvres le front de la reine. Mais il vit qu’elle pleurait. Alors il lui parla tout bas d’une voix caressante, en chantant un peu, comme font les nourrices. Il l’appela sa petite fleur et sa petite étoile.

— Pourquoi pleurez-vous ? lui dit-il. Et que faut-il faire pour que vous ne pleuriez plus ? Si vous aviez quelque désir, faites-le-moi connaître et je le contenterai.

Elle ne pleurait plus et restait songeuse. Il la pressa longtemps de lui confier son désir.

Enfin elle lui dit :

— Je voudrais avoir peur.

Comme Balthasar semblait ne pas comprendre, elle lui expliqua que depuis longtemps elle avait envie de courir quelque danger inconnu, mais qu’elle ne pouvait pas, parce que les hommes et les dieux sabéens veillaient sur elle.

— Pourtant, ajouta-t-elle en soupirant, je voudrais sentir pendant la nuit le froid délicieux de l’épouvante pénétrer dans ma chair. Je voudrais sentir mes cheveux se dresser sur ma tête. Oh ! ce serait si bon d’avoir peur !

Elle noua ses bras au cou du roi noir et dit de la voix d’un enfant qui supplie :

— Voici la nuit venue. Allons tous deux par la ville sous un déguisement. Voulez-vous ?

Il voulut. Aussitôt elle courut à la fenêtre et regarda, à travers le treillis, sur la place publique.

— Un mendiant, dit-elle, est couché contre le mur du palais. Donnez-lui vos vêtements et demandez-lui en échange son turban en poil de chameau et l’étoffe grossière dont il se ceint les reins. Faites vite, je vais m’apprêter.

Et elle courut hors de la salle du banquet en frappant ses mains l’une contre l’autre pour marquer sa joie.

Balthasar quitta sa tunique de lin, brodée d’or, et ceignit le jupon du mendiant. Il avait l’air ainsi d’un véritable esclave. La reine reparut bientôt, vêtue de la robe bleue sans couture des femmes qui travaillent aux champs.

— Allons ! dit-elle.

Et elle entraîna Balthasar par d’étroits corridors, jusqu’à une petite porte qui s’ouvrait sur les champs.

(...)


Notes

Cinnamome : Arbrisseau aromatique (Lauracées) originaire des régions chaudes de l'Asie. Aromate utilisé par les Anciens.
Myrrhe : Gomme résine aromatique fournie par le balsamier.
Portefaix : Celui qui faisait métier de porter des fardeaux.
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Re: Anatole France (1844-1924)

Message par Montparnasse » 06 avril 2018, 15:46

II

La nuit était noire. Balkis était toute petite dans la nuit.

Elle conduisit Balthasar dans un des cabarets où les crocheteurs et les portefaix de la ville s’assemblent avec des prostituées. Là, s’étant assis tous à une table, ils voyaient, à la lueur d’une lampe infecte, dans l’air épais, les brutes puantes qui se frappaient à coups de poing et à coups de couteau pour une femme ou pour une tasse de boisson fermentée, tandis que d’autres ronflaient, les poings fermés, sous les tables. Le cabaretier, couché sur des sacs, observait prudemment, du coin de l’œil, les rixes des buveurs. Balkis, ayant vu des poissons salés qui pendaient aux solives du toit, dit à son compagnon :

— Je voudrais bien manger un de ces poissons, avec de l’oignon pilé.

Balthasar la fit servir. Quand elle eut mangé, il s’aperçut qu’il n’avait point emporté d’argent. Il en prit peu de souci et pensa sortir avec elle sans payer son écot. Mais le cabaretier leur barra le chemin, en les appelant vilain esclave et méchante ânesse. Balthasar l’abattit à terre d’un coup de poing. Plusieurs buveurs, le couteau levé, se jetèrent alors sur les deux inconnus. Mais le noir, s’étant armé d’un énorme pilon qui servait à piler les oignons d’Égypte, assomma deux de ses agresseurs et força les autres à reculer. Cependant il sentait la chaleur du corps de Balkis blottie contre lui ; c’est pourquoi il était invincible. Les amis du cabaretier, n’osant plus approcher, firent voler sur lui, du fond de la boutique, les jarres d’huiles, les tasses d’étain, les lampes allumées et même l’énorme marmite de bronze où cuisait un mouton tout entier. Cette marmite tomba avec un bruit horrible sur la tête de Balthasar, qui en eut le crâne fendu. Il resta un moment étonné, puis rassemblant ses forces, il renvoya la marmite avec tant de vigueur que le poids en fut décuplé. Au choc de l’airain se mêlèrent des hurlements inouïs et des râles de mort. Profitant de l’épouvante des survivants et craignant que Balkis ne reçût quelque blessure, il la prit dans ses bras et s’enfuit avec elle par des ruelles sombres et désertes.
Le silence de la nuit enveloppait la terre, et les fugitifs entendaient décroître derrière eux les clameurs des buveurs et des femmes, qui les poursuivaient au hasard, dans l’ombre. Bientôt ils n’entendirent plus que le bruit léger des gouttes de sang qui tombaient une à une du front de Balthasar sur la gorge de Balkis.

— Je t’aime, murmura la reine.

Et la lune, sortant d’un nuage, fit voir au roi une lueur humide et blanche dans les yeux demi-clos de Balkis. Ils descendaient le lit desséché d’un torrent. Tout à coup, le pied de Balthasar glissa dans la mousse. Ils tombèrent tous deux embrassés. Ils crurent s’abîmer sans fin dans un néant délicieux et le monde des vivants cessa d’exister pour eux. Ils goûtaient encore l’oubli charmant du temps, du nombre et de l’espace, quand les gazelles vinrent, à l’aube, boire dans le creux des pierres.

À ce moment, des brigands qui passaient virent les deux amants couchés dans la mousse.

— Ils sont pauvres, se dirent ces brigands, mais nous les vendrons un grand prix, à cause de leur jeunesse et de leur beauté.

Alors ils s’approchèrent d’eux, les chargèrent de liens et, les ayant attachés à la queue d’un âne, ils poursuivirent leur chemin.

Le noir, enchaîné, proférait contre les brigands des menaces de mort. Mais Balkis, frissonnant dans l’air frais du matin, semblait sourire à quelque chose d’invisible.

Ils marchèrent dans d’affreuses solitudes jusqu’à ce que la chaleur du jour se fît sentir. Le soleil était déjà haut quand les brigands délièrent leurs prisonniers et, les faisant asseoir près d’eux à l’ombre d’un rocher, leur jetèrent un peu de pain moisi, que Balthasar dédaigna de ramasser, mais dont Balkis mangea avidement.

Elle riait. Et le chef des brigands lui ayant demandé pourquoi elle riait :

— Je ris, lui répondit-elle, à la pensée que je vous ferai tous pendre.

— Vraiment ! s’écria le chef des brigands, voilà un propos étrange dans la bouche d’une laveuse d’écuelles comme toi, ma mie ! C’est sans doute avec l’aide de ton galant noir que tu nous feras tous pendre ?

En entendant ces paroles outrageantes, Balthasar entra dans une grande fureur ; il se jeta sur le brigand et lui pressa le cou si fort qu’il l’étrangla presque.

Mais celui-ci lui enfonça son couteau dans le ventre jusqu’au manche. Le pauvre roi, roulant à terre, tourna vers Balkis un regard mourant qui s’éteignit presque aussitôt.


III

À ce moment, il se fit un grand bruit d’hommes, de chevaux et d’armes, et Balkis reconnut le brave Abner qui venait à la tête de sa garde délivrer sa reine, dont il avait appris dès la veille la disparition mystérieuse.

Il se prosterna trois fois aux pieds de Balkis et fit avancer près d’elle une litière préparée pour la recevoir. Cependant, les gardes liaient les mains des brigands. La reine se tourna vers le chef et lui dit avec douceur :

— Vous ne me reprocherez pas, mon ami, de vous avoir fait une vaine promesse, quand je vous ai dit que vous seriez pendu.

Le mage Sembobitis et l’eunuque Menkéra, qui se tenaient aux côtés d’Abner, poussèrent de grands cris en voyant leur prince étendu à terre, immobile, un couteau planté dans le ventre. Ils le soulevèrent avec précaution. Sembobitis, qui excellait dans l’art de la médecine, vit qu’il respirait encore. Il fit un premier pansement, tandis que Menkéra essuyait l’écume qui souillait la bouche du roi. Ensuite ils le lièrent sur un cheval et le conduisirent doucement jusqu’au palais de la reine.

Balthasar resta pendant quinze jours en proie à un délire violent. Il parlait sans cesse de la marmite fumante et de la mousse du ravin, et il appelait Balkis à grands cris. Enfin, le seizième jour, ayant rouvert les yeux, il vit à son chevet Sembobitis et Menkéra, et il ne vit pas la reine.

— Où est-elle ? Que fait-elle ?

— Seigneur, répondit Menkéra, elle est enfermée avec le roi de Comagène.

— Ils conviennent, sans doute, d’échanger des marchandises, ajouta le sage Sembobitis. Mais ne vous troublez point ainsi, seigneur, car votre fièvre en redoublerait.

— Je veux la voir ! s’écria Balthasar.

Et il s’élança vers l’appartement de la reine, sans que ni le vieillard ni l’eunuque pussent le retenir. Arrivé près de la chambre à coucher, il vit le roi de Comagène qui en sortait, tout couvert d’or et brillant comme un soleil.

Balkis, étendue sur un lit de pourpre, souriait, les yeux clos.

— Ma Balkis, ma Balkis ! cria Balthasar.

Mais elle ne détournait pas la tête et elle semblait prolonger un songe.

Balthasar s’approcha et lui prit une main qu’elle retira brusquement.

— Que me voulez-vous ? lui dit-elle.

— Vous le demandez ! répondit le roi noir en fondant en larmes.

Elle tourna vers lui des yeux tranquilles et durs.

Il comprit qu’elle avait tout oublié et il lui rappela la nuit du torrent. Mais elle :

— Je ne sais, en vérité, ce que vous voulez dire, seigneur. Le vin de palmier ne vous vaut rien. Il faut que vous ayez rêvé.

— Quoi ! s’écria le malheureux prince en se tordant les bras, tes baisers et le couteau dont j’ai gardé la marque, ce sont des rêves !…

Elle se leva ; les pierreries de sa robe firent le bruit de la grêle et lancèrent des éclairs.

— Seigneur, dit-elle, voici l’heure où s’assemble mon conseil. Je n’ai pas le loisir d’éclaircir les songes de votre cerveau malade. Prenez du repos. Adieu !

Balthasar, se sentant défaillir, fit effort pour ne point montrer sa faiblesse à cette méchante femme et il courut dans sa chambre où il tomba évanoui, sa blessure rouverte.

(...)
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Re: Anatole France (1844-1924)

Message par Montparnasse » 10 avril 2018, 17:51

IV

Il resta trois semaines insensible et comme mort, puis, s’étant ranimé le vingt-deuxième jour, il saisit la main de Sembobitis, qui le veillait en compagnie de Menkéra, et il s’écria en pleurant :

— Oh ! mes amis, que vous êtes heureux tous deux, l’un d’être vieux et l’autre d’être semblable aux vieillards !… Mais non ! il n’est pas de bonheur au monde, et tout y est mauvais, puisque l’amour est un mal et que Balkis est méchante.

— La sagesse rend heureux, répondit Sembobitis.

— J’en veux essayer, dit Balthasar. Mais partons tout de suite pour l’Éthiopie. Et, comme il avait perdu ce qu’il aimait, il résolut de se consacrer à la sagesse et de devenir un mage. Si cette résolution ne lui donnait point de plaisir, du moins lui rendait-elle un peu de calme. Chaque soir, assis sur la terrasse de son palais, en compagnie du mage Sembobitis et de l’eunuque Menkéra, il contemplait les palmiers immobiles à l’horizon, ou bien il regardait, à la clarté de la lune, les crocodiles flotter sur le Nil comme des troncs d’arbres.

— On ne se lasse point d’admirer la nature, disait Sembobitis.

— Sans doute, répondait Balthasar. Mais il y a dans la nature quelque chose de plus beau que les palmiers et que les crocodiles.

Il parlait ainsi parce qu’il lui souvenait de Balkis.

Et Sembobitis, qui était vieux, disait :

— Il y a le phénomène des crues du Nil qui est admirable et que j’ai expliqué. L’homme est fait pour comprendre.

— Il est fait pour aimer, répondait Balthasar en soupirant. Il y a des choses qui ne s’expliquent pas.

— Lesquelles ? demanda Sembobitis.

— La trahison d’une femme, répondit le roi.

Pourtant Balthasar, ayant résolu d’être un mage, fit construire une tour du haut de laquelle on découvrait plusieurs royaumes et tous les espaces du ciel. Cette tour était de brique et elle s’élevait au-dessus de toutes les autres tours. Elle ne fut pas construite en moins de deux ans, et Balthasar avait dépensé pour l’élever le trésor entier du roi son père. Chaque nuit il montait au faîte de cette tour et, là, il observait le ciel sous la direction du sage Sembobitis.

— Les figures du ciel sont les signes de nos destinées, lui disait Sembobitis.

Et il lui répondait :

— Il faut le reconnaître : ces signes sont obscurs. Mais, tandis que je les étudie, je ne pense pas à Balkis, et c’est un grand avantage.

Le mage lui enseignait, entre autres vérités utiles à connaître, que les étoiles sont fixées comme des clous dans la voûte du ciel et qu’il y a cinq planètes, savoir : Bel, Mérodach et Nébo, qui sont mâles ; Sin et Mylitta, qui sont femelles.

— L’argent, lui disait-il encore, correspond à Sin, qui est la lune, le fer à Mérodach, l’étain à Bel.

Et le bon Balthasar disait :

— Voilà des connaissances que je veux acquérir. Pendant que j’étudie l’astronomie, je ne pense ni à Balkis, ni à quoi que ce soit au monde. Les sciences sont bienfaisantes : elles empêchent les hommes de penser. Sembobitis, enseigne-moi les connaissances qui détruisent le sentiment chez les hommes, et je t’élèverai en honneurs parmi mon peuple.

C’est pourquoi Sembobitis enseigna la sagesse au roi.

Il lui apprit l’apotélesmatique, d’après les principes d’Astrampsychos, de Gobryas et de Pazatas. Balthasar, à mesure qu’il observait les douze maisons du soleil, songeait moins à Balkis.

Menkéra, qui s’en aperçut, en conçut une grande joie.

— Avouez, seigneur, dit-il un jour, que la reine Balkis cachait sous sa robe d’or des pieds fourchus comme en ont les chèvres.

— Qui t’a conté une pareille sottise ? demanda le roi.

— C’est la créance publique, seigneur, en Saba, comme en Éthiopie, répondit l’eunuque. Chacun y dit couramment que la reine Balkis a la jambe velue et le pied fait de deux cornes noires.

Balthasar haussa les épaules. Il savait que les jambes et les pieds de Balkis étaient faits comme les pieds et les jambes des autres femmes et parfaitement beaux. Pourtant cette idée lui gâta le souvenir de celle qu’il avait tant aimée. Il fit comme un grief à Balkis de ce que sa beauté n’était pas sans offense dans l’imagination de ceux qui l’ignoraient. À la pensée qu’il avait possédé une femme, bien faite en réalité, mais qui passait pour monstrueuse, il éprouva un véritable malaise et il ne désira plus revoir Balkis. Balthasar avait l’âme simple ; mais l’amour est toujours un sentiment très compliqué.

À compter de ce jour, le roi fit de grands progrès en magie et en astrologie. Il était extrêmement attentif aux conjonctions des astres et il tirait les horoscopes aussi exactement que le sage Sembobitis lui-même.

— Sembobitis, disait-il, réponds-tu sur ta tête de la vérité de mes horoscopes ?

Et le sage Sembobitis répondait :

— Seigneur, la science est infaillible ; mais les savants se trompent toujours.

Balthasar avait un beau génie naturel. Il disait :

— Il n’y a de vrai que ce qui est divin et le divin nous est caché. Nous cherchons vainement la vérité. Pourtant voici que j’ai découvert une étoile nouvelle dans le ciel. Elle est belle, elle semble vivante et, quand elle scintille, on dirait un œil céleste qui cligne avec douceur. Je crois l’entendre qui m’appelle. Heureux, heureux, heureux, qui naîtra sous cette étoile ! Sembobitis, vois quel regard nous jette cet astre charmant et magnifique.

Mais Sembobitis ne vit pas l’étoile parce qu’il ne voulait pas la voir. Savant et vieux, il n’aimait pas les nouveautés.

Et Balthasar répétait seul dans le silence de la nuit :

— Heureux, heureux, heureux, qui naîtra sous cette étoile !


V

Or, le bruit s’était répandu dans toute l’Éthiopie et dans les royaumes voisins que le roi Balthasar n’avait plus d’amour pour Balkis.

Quand la nouvelle en parvint au pays des Sabéens, Balkis s’indigna comme si elle était trahie. Elle courut vers le roi de Comagène qui oubliait son empire dans la ville de Saba, et elle lui cria :

— Mon ami, savez-vous ce que je viens d’apprendre ? Balthasar ne m’aime plus.

— Qu’importe ! répondit en souriant le roi de Comagène, puisque nous nous aimons.

— Mais vous ne sentez donc pas l’affront que ce noir me fait ?

— Non, répondit le roi de Comagène, je ne le sens pas.

Elle le chassa ignominieusement et ordonna à son grand vizir de tout préparer pour un voyage en Éthiopie.

— Nous partons cette nuit même, dit-elle. Je te fais couper la tête si tout n’est pas prêt avant le coucher du soleil.

Puis, quand elle fut seule, elle se mit à sangloter.

— Je l’aime ! Il ne m’aime plus, et je l’aime ! soupirait-elle dans la sincérité de son cœur.

Or, une nuit qu’il était sur sa tour, pour observer l’étoile miraculeuse, Balthasar, abaissant le regard vers la terre, vit une longue file noire qui serpentait au loin sur le sable du désert comme une armée de fourmis. Peu à peu, ce qui semblait des fourmis grandit et devint assez net pour que le roi reconnût des chevaux, des chameaux et des éléphants.

La caravane s’étant approchée de la ville, Balthasar distingua les cimeterres luisants et les chevaux noirs des gardes de la reine de Saba. Il la reconnut elle-même. Et il fut saisi d’un grand trouble. Il sentit qu’il allait l’aimer encore. L’étoile brillait au zénith d’un éclat merveilleux. En bas, Balkis, couchée dans une litière de pourpre et d’or, était petite et brillante comme l’étoile.

Balthasar se sentait attiré vers elle par une force terrible. Pourtant, il détourna la tête en un effort désespéré et, levant les yeux, il revit l’étoile. Alors l’étoile parla et dit :

« Gloire à Dieu dans les cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté !

» Prends une mesure de myrrhe, doux roi Balthasar, et suis-moi. Je te conduirai aux pieds du petit enfant qui vient de naître dans une étable, entre l’âne et le bœuf.

» Et ce petit enfant est le roi des rois. Il consolera ceux qui veulent être consolés.

» Il t’appelle à lui, ô toi, Balthasar, dont l’âme est aussi obscure que le visage, mais dont le cœur est simple comme celui d’un enfant.

» Il t’a choisi parce que tu as souffert, et il te donnera la richesse, la joie et l’amour.

» Il te dira : Sois pauvre avec allégresse ; c’est là la richesse véritable. Il te dira encore : La véritable joie est dans le renoncement à la joie. Aime-moi, et n’aime les créatures qu’en moi, car seul je suis l’amour. »

À ces mots, une paix divine se répandit comme une lumière sur le visage sombre du roi.

Balthasar, ravi, écoutait l’étoile. Et il se sentait devenir un homme nouveau. Sembobitis et Menkéra, prosternés le front contre la pierre, adoraient à son côté.

La reine Balkis observait Balthasar. Elle comprit qu’il n’y aurait plus jamais d’amour pour elle dans ce cœur rempli par l’amour divin. Elle pâlit de dépit et donna l’ordre à la caravane de retourner immédiatement au pays de Saba.

Quand l’étoile eut cessé de parler, le roi et ses deux compagnons descendirent de la tour. Puis, ayant préparé une mesure de myrrhe, ils formèrent une caravane et s’en allèrent où les conduisait l’étoile. Ils voyagèrent longtemps par des contrées inconnues, et l’étoile marchait devant eux.

Un jour, se trouvant à un endroit où trois chemins se rencontraient, ils virent deux rois qui s’avançaient avec une suite nombreuse. L’un était jeune et blanc de visage. Il salua Balthasar et lui dit :

— Je me nomme Gaspar, je suis roi et je vais porter de l’or en présent à l’enfant qui vient de naître dans Bethléem de Juda.

Le second roi s’avança à son tour. C’était un vieillard dont la barbe blanche couvrait la poitrine.

— Je me nomme Melchior, dit-il, je suis roi et je vais porter de l’encens à l’enfant divin qui vient enseigner la vérité aux hommes.

— J’y vais comme vous, répondit Balthasar ; j’ai vaincu ma luxure, c’est pourquoi l’étoile m’a parlé.

— Moi, dit Melchior, j’ai vaincu mon orgueil, et c’est pourquoi j’ai été appelé.

— Moi, dit Gaspar, j’ai vaincu ma cruauté, c’est pourquoi je vais avec vous.

Et les trois mages continuèrent ensemble leur voyage. L’étoile qu’ils avaient vue en Orient les précédait jusqu’à ce que, venant au-dessus du lieu où était l’enfant, elle s’y arrêta.

Or, en voyant l’étoile s’arrêter, ils se réjouirent d’une grande joie.

Et, entrant dans la maison, ils trouvèrent l’enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils l’adorèrent. Et, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent de l’or, de l’encens et de la myrrhe, ainsi qu’il est dit dans l’Évangile.

__ FIN __


Notes

Apotélésmatique : Astrologie faite par l'inspection des planètes, des étoiles, du ciel.
Cimeterre : Sabre oriental, à large lame et recourbée.
Quand les Shadoks sont tombés sur Terre, ils se sont cassés. C'est pour cette raison qu'ils ont commencé à pondre des œufs.

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Re: Anatole France (1844-1924)

Message par Liza » 10 avril 2018, 20:22

Je ne connaissais pas :

Apotélésmatique : nom féminin singulier utilisé en Astrologie.

Il désignerait l'influence des astres sur les hommes.
La vie est une maladie mortelle, sexuellement transmise, qu'il fait bon vivre !
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Re: Anatole France (1844-1924)

Message par Montparnasse » 25 juin 2018, 10:21

LE RÉSÉDA DU CURÉ


À Jules Lemaître.

J’ai connu jadis, dans un village du Bocage, un saint homme de curé qui se refusait toute sensualité, pratiquait le renoncement avec allégresse et ne connaissait de joie que celle du sacrifice. Il cultivait dans son jardin des arbres fruitiers, des légumes et des plantes médicinales. Mais, craignant la beauté jusque dans les fleurs, il ne voulait ni roses ni jasmin. Il se permettait seulement l’innocente vanité de quelques pieds de réséda, dont la tige tortueuse, si humblement fleurie, n’attirait point son regard quand il lisait son bréviaire entre ses carrés de choux, sous le ciel du bon Dieu. Le saint homme se défiait si peu de son réséda que, bien souvent, en passant, il en cueillait un brin et le respirait longtemps. Cette plante ne demande qu’à croître. Une branche coupée en fait renaître quatre. Si bien que, le diable aidant, le réséda du curé en vint à couvrir un vaste carré du jardin. Il débordait sur l’allée et tirait au passage par sa soutane le bon prêtre qui, distrait par cette plante folle, s’arrêtait vingt fois l’heure de lire ou de prier. Du printemps à l’automne, le presbytère fut tout embaumé de réséda.

Voyez ce que c’est que de nous, et combien nous sommes fragiles ! On a raison de dire qu’une inclination naturelle nous porte tous au péché. L’homme de Dieu avait su garder ses yeux ; mais il avait laissé ses narines sans défense, et voilà que le démon le tenait par le nez. Ce saint respirait maintenant l’odeur du réséda avec sensualité et concupiscence, c’est-à-dire avec ce mauvais instinct qui nous fait désirer la jouissance des biens sensibles et nous induit en toutes sortes de tentations. Il goûtait dès lors avec moins d’ardeur les odeurs du ciel et les parfums de Marie ; sa sainteté en était diminuée, et il serait peut-être tombé dans la mollesse, son âme serait devenue peu à peu semblable à ces âmes tièdes que le ciel vomit, sans un secours qui lui vint à point. Jadis, dans la Thébaïde, un ange vola à un ermite la coupe d’or par laquelle le saint homme tenait encore aux vanités de ce monde. Pareille grâce fut faite au curé du Bocage. Une poule blanche gratta tant et si bien la terre au pied du réséda, qu’elle le fit tout mourir. On ignore d’où venait cet oiseau. Pour moi, j’incline à croire que l’ange qui déroba, dans le désert, la coupe de l’ermite se changea en poule blanche pour détruire l’obstacle qui barrait au bon prêtre le chemin de la perfection.

(Balthasar, 1889)
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Re: Anatole France (1844-1924)

Message par Montparnasse » 25 juin 2018, 11:02

M. PIGEONNEAU


À Gilbert Augustin-Thierry.

J’ai voué, comme on sait, ma vie entière à l’archéologie égyptienne. Je serais bien ingrat envers la patrie, la science et moi-même, si je regrettais d’avoir été appelé, dès ma jeunesse, dans la voie que je suis avec honneur depuis quarante ans. Mes travaux n’ont pas été stériles. Je dirai, sans me flatter, que mon Mémoire sur un manche de miroir égyptien, du musée du Louvre, peut encore être consulté avec fruit, bien qu’il date de mes débuts. Quant à l’étude assez volumineuse que j’ai consacrée postérieurement à l’un des poids de bronze trouvés, en 1851, dans les fouilles du Sérapéon, j’aurais mauvaise grâce à n’en penser aucun bien, puisqu’elle m’ouvrit les portes de l’Institut.

Encouragé par l’accueil flatteur que mes recherches en ce sens avaient reçu de plusieurs de mes nouveaux collègues, je fus tenté, un moment, d’embrasser dans un travail d’ensemble les poids et mesures en usage à Alexandrie sous le règne de Ptolémée Aulète (80-52). Mais je reconnus bientôt qu’un sujet si général ne peut être traité par un véritable érudit, et que la science sérieuse ne saurait l’aborder sans risquer de se compromettre dans toutes sortes d’aventures. Je sentis qu’en considérant plusieurs objets à la fois, je sortais des principes fondamentaux de l’archéologie. Si je confesse aujourd’hui mon erreur, si j’avoue l’enthousiasme inconcevable que m’inspira une conception tout à fait démesurée, je le fais dans l’intérêt des jeunes gens, qui apprendront, sur mon exemple, à vaincre l’imagination. Elle est notre plus cruelle ennemie. Tout savant qui n’a pas réussi à l’étouffer en lui est à jamais perdu pour l’érudition. Je frémis encore à la pensée des abîmes dans lesquels mon esprit aventureux allait me précipiter. J’étais à deux doigts de ce qu’on appelle l’histoire. Quelle chute ! J’allais tomber dans l’art. Car l’histoire n’est qu’un art, ou tout au plus une fausse science. Qui ne sait aujourd’hui que les historiens ont précédé les archéologues, comme les astrologues ont précédé les astronomes, comme les alchimistes ont précédé les chimistes, comme les singes ont précédé les hommes ? Dieu merci ! j’en fus quitte pour la peur.

Mon troisième ouvrage, je me hâte de le dire, était sagement conçu. C’était un mémoire intitulé : De la toilette d’une dame égyptienne, dans le moyen empire, d’après une peinture inédite. Je traitai le sujet de façon à ne point m’égarer. Je n’y introduisis pas une seule idée générale. Je me gardai de ces considérations, de ces rapprochements et de ces vues dont certains de mes collègues gâtent l’exposé des plus belles découvertes. Pourquoi fallut-il qu’une œuvre si saine eût une destinée si bizarre ? Par quel jeu du sort devait-elle être pour mon esprit la cause des égarements les plus monstrueux ? Mais n’anticipons pas sur les faits et ne brouillons point les dates. Mon mémoire fut désigné pour être lu dans une séance publique des cinq académies, honneur d’autant plus précieux qu’il échoit rarement à des productions d’un tel caractère. Ces réunions académiques sont très suivies depuis quelques années par les gens du monde.

Le jour où je fis ma lecture, la salle était envahie par un public d’élite. Les femmes s’y trouvaient en grand nombre. De jolis visages et d’élégantes toilettes brillaient dans les tribunes. Ma lecture fut écoutée avec respect. Elle ne fut pas coupée par ces manifestations irréfléchies et bruyantes que soulèvent naturellement les morceaux littéraires. Non ; le public garda une attitude mieux en harmonie avec la nature de l’œuvre qui lui était présentée. Il se montra sérieux et grave.

Comme, pour mieux détacher les pensées, je mettais des pauses entre les phrases, j’eus le loisir d’examiner attentivement par-dessus mes lunettes la salle entière. Je puis dire qu’on ne voyait point errer des sourires légers sur les lèvres. Loin de là ! Les plus frais visages prenaient une expression austère. Il semblait que j’eusse mûri tous les esprits par enchantement. Çà et là, tandis que je lisais, des jeunes gens chuchotaient à l’oreille de leur voisine. Ils l’entretenaient sans doute de quelque point spécial traité dans mon mémoire.

Bien plus ! une belle personne de vingt-deux à vingt-quatre ans, assise à l’angle gauche de la tribune du Nord, tendait l’oreille et prenait des notes. Son visage présentait une finesse de traits et une mobilité d’expression vraiment remarquables. L’attention qu’elle prêtait à ma parole ajoutait au charme de sa physionomie étrange. Elle n’était pas seule. Un homme grand et robuste, portant, comme les rois assyriens, une longue barbe bouclée et de longs cheveux noirs, se tenait près d’elle et lui adressait de temps en temps la parole à voix basse. Mon attention, partagée d’abord entre tout mon public, se concentra peu à peu sur cette jeune femme. Elle m’inspirait, je l’avoue, un intérêt que certains de mes collègues pourront considérer comme indigne du caractère scientifique qui est le mien, mais j’affirme qu’ils n’auraient pas été plus indifférents que moi s’ils s’étaient trouvés à pareille fête. À mesure que je parlais, elle griffonnait sur un petit carnet de poche ; visiblement elle passait, en écoutant mon mémoire, par les sentiments les plus contraires, depuis le contentement et la joie jusqu’à la surprise et même l’inquiétude. Je l’examinais avec une curiosité croissante. Plût à Dieu que je n’eusse plus regardé qu’elle, ce jour-là, sous la coupole !

J’avais presque terminé ; il ne me restait que vingt-cinq ou trente pages tout au plus à lire, quand mes yeux rencontrèrent tout à coup ceux de l’homme à la barbe assyrienne. Comment vous expliquer ce qui se passa alors, puisque je ne le conçois pas moi-même ? Tout ce que je puis dire, c’est que le regard de ce personnage me jeta instantanément dans un trouble inconcevable. Les prunelles qui me regardaient étaient fixes et verdâtres. Je ne pus en détourner les miennes. Je restai muet, le nez en l’air ! Comme je me taisais, on applaudit. Le silence s’étant rétabli, je voulus reprendre ma lecture. Mais, malgré le plus violent effort, je ne parvins pas à arracher mes regards des deux vivantes lumières auxquelles ils étaient mystérieusement rivés. Ce n’est pas tout. Par un phénomène plus inconcevable encore, je me jetai, contrairement à l’usage de toute ma vie, dans une improvisation. Dieu sait si celle-là fut involontaire ! Sous l’influence d’une force étrangère, inconnue, irrésistible, je récitai avec élégance et chaleur des considérations philosophiques sur la toilette des femmes à travers les âges ; je généralisai, je poétisai, je parlai, Dieu me pardonne ! de l’éternel féminin et du désir errant comme un souffle autour des voiles parfumés dont la femme sait parer sa beauté.

L’homme à la barbe assyrienne ne cessait de me regarder fixement. Et je parlais. Enfin il baissa les yeux et je me tus. Il m’est pénible d’ajouter que ce morceau, aussi étranger à ma propre inspiration que contraire à l’esprit scientifique, fut couvert d’applaudissements enthousiastes. La jeune femme de la tribune du Nord battait des mains et souriait.

Je fus remplacé au pupitre par un membre de l’Académie française, visiblement contrarié d’avoir à se faire entendre après moi. Ses craintes étaient peut-être exagérées. La pièce qu’il lut fut écoutée sans trop d’impatience. J’ai bien cru m’apercevoir qu’elle était en vers.

La séance ayant été levée, je quittai la salle en compagnie de plusieurs de mes confrères, qui me renouvelèrent des félicitations à la sincérité desquelles je veux croire.

M’étant arrêté un moment sur le quai, auprès des lions du Creusot, pour échanger quelques poignées de main, je vis l’homme à la barbe assyrienne et sa belle compagne monter en coupé. Je me trouvai alors, par hasard, au côté d’un éloquent philosophe qu’on dit aussi versé dans les éloquences mondaines que dans les théories cosmiques. La jeune femme, passant à travers la portière sa tête fine et sa petite main, l’appela par son nom, et lui dit avec un léger accent anglais :

— Très cher, vous m’oubliez, c’est mal !

Quand le coupé se fut éloigné, je demandai à mon illustre confrère qui étaient cette charmante personne et son compagnon.

— Quoi ! me répondit-il, vous ne connaissez pas miss Morgan et son médecin Daoud, qui traite toutes les maladies par le magnétisme, l’hypnotisme et la suggestion. Annie Morgan est la fille du plus riche négociant de Chicago. Elle est venue à Paris avec sa mère, il y a deux ans, et elle a fait construire un hôtel merveilleux sur l’avenue de l’Impératrice. C’est une personne très instruite et d’une intelligence remarquable.

— Vous ne me surprenez pas, répondis-je. J’avais déjà quelque raison de croire que cette Américaine est d’un esprit très sérieux.

Mon brillant confrère sourit en me serrant la main.

(...)
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Re: Anatole France (1844-1924)

Message par Montparnasse » 28 juin 2018, 16:26

N°2

Je regagnai à pied la rue Saint-Jacques, où j’habite depuis trente ans un modeste logis du haut duquel je découvre la cime des arbres du Luxembourg, et je m’assis à ma table de travail.

J’y restai trois jours assidu, en face d’une statuette représentant la déesse Pacht avec sa tête de chat. Ce petit monument porte une inscription mal comprise par M. Grébault. J’en préparai une bonne lecture avec commentaire. Mon aventure de l’Institut me laissait une impression moins vive qu’on n’aurait pu craindre. Je n’en étais point troublé outre mesure. À dire vrai, je l’avais même un peu oubliée, et il a fallu des circonstances nouvelles pour m’en raviver le souvenir.

J’eus donc le loisir de mener à bien, pendant ces trois jours, ma lecture et mon commentaire. Je n’interrompais mon labeur archéologique que pour lire les journaux, tout remplis de mes louanges. Les feuilles les plus étrangères à l’érudition parlaient avec éloge du « charmant morceau » qui terminait mon mémoire. « C’est une révélation, disaient-elles, et M. Pigeonneau nous a ménagé la plus agréable surprise. » Je ne sais pourquoi je rapporte de semblables bagatelles, car je reste tout à fait indifférent à ce qu’on dit de moi dans la presse.

Or, j’étais renfermé dans mon cabinet depuis trois jours quand un coup de sonnette me fit tressaillir. La secousse imprimée au cordon avait quelque chose d’impérieux, de fantasque et d’inconnu, qui me troubla, et c’est avec une véritable anxiété que j’allai moi-même ouvrir la porte. Qui trouvai-je sur le palier ? La jeune Américaine naguère si attentive à la lecture de mon mémoire, miss Morgan en personne.

— Monsieur Pigeonneau !

— C’est moi-même.

— Je vous reconnais bien, quoique vous n’ayez plus votre bel habit à palmes vertes. Mais, de grâce, n’allez pas le mettre pour moi. Je vous aime beaucoup mieux avec votre robe de chambre.

Je la fis entrer dans mon cabinet. Elle jeta un regard curieux sur les papyrus, les estampages et les figurations de toute sorte qui le tapissent jusqu’au plafond, puis elle considéra quelque temps en silence la déesse Pacht, qui était sur ma table. Enfin :

— Elle est charmante, me dit-elle.

— Vous voulez parler, mademoiselle, de ce petit monument ? Il présente en effet une particularité épigraphique assez curieuse. Mais pourrai-je savoir ce qui me vaut l’honneur de votre visite ?

— Oh ! me répondit-elle, je me moque des particularités épigraphiques. Elle a une figure de chatte d’une finesse exquise. Vous ne doutez pas que ce ne soit une vraie déesse, n’est-ce pas, monsieur Pigeonneau ?

Je me défendis contre ce soupçon injurieux.

— Pareille croyance, dis-je, serait du fétichisme.

Elle me regarda avec surprise de ses grands yeux verts.

— Ah ! vous n’êtes pas fétichiste. Je ne croyais pas qu’on pût être archéologue sans être fétichiste. Comment Pacht peut-elle vous intéresser si vous ne croyez pas que c’est une déesse ? Mais laissons cela. Je suis venue vous voir, monsieur Pigeonneau, pour une affaire très importante.

— Très importante ?

— Oui, pour un costume. Regardez-moi.

— Avec plaisir.

— Est-ce que vous ne trouvez pas que j’ai dans le profil certains caractères de la race kouschite ?

Je ne savais que répondre. Un semblable entretien sortait tout à fait de mes habitudes. Elle reprit :

— Oh ! ce n’est pas étonnant. Je me rappelle avoir été Égyptienne. Et vous, monsieur Pigeonneau, avez-vous été Égyptien ? Vous ne vous souvenez pas ? C’est étrange. Vous ne doutez pas, du moins, que nous ne passions par une série d’incarnations successives ?

— Je ne sais, mademoiselle.

— Vous me surprenez, monsieur Pigeonneau.

— M’apprendrez-vous, mademoiselle, ce qui me vaut l’honneur ?…

— C’est vrai, je ne vous ai pas encore dit que je venais vous prier de m’aider à composer un costume égyptien pour le bal costumé de la comtesse N***. Je veux un costume d’une vérité exacte et d’une beauté stupéfiante. J’y ai déjà beaucoup travaillé, monsieur Pigeonneau. J’ai consulté mes souvenirs, car je me rappelle fort bien avoir vécu à Thèbes il y a six mille ans. J’ai fait venir des dessins de Londres, de Boulaq et de New-York.

— C’était plus sûr.

— Non ! Rien n’est plus sûr que la révélation intérieure. J’ai étudié aussi le musée égyptien du Louvre. Il est plein de choses ravissantes ! Des formes grêles et pures, des profils d’une finesse aiguë, des femmes qui ont l’air de fleurs, avec je ne sais quoi de raide et de souple à la fois ! Et un dieu Bès qui ressemble à Sarcey ! Mon Dieu ! que tout cela est joli !

— Mademoiselle, je ne sais pas bien encore…

— Ce n’est pas tout. Je suis allée entendre votre mémoire sur la toilette d’une femme du moyen empire et j’ai pris des notes. Il était un peu dur, votre mémoire ! Mais je l’ai pioché ferme. Avec tous ces documents j’ai composé un costume. Il n’est pas encore tout à fait bien. Je viens vous prier de me le corriger. Venez demain chez moi, cher monsieur. Faites cela pour l’amour de l’Égypte. C’est entendu. À demain ! Je vous quitte vite. Maman m’attend dans la voiture.

En prononçant ces derniers mots, elle s’était envolée ; je la suivis. Quand j’atteignis l’antichambre, elle était déjà au bas de l’escalier, d’où montait sa voix claire :

— À demain ! avenue du Bois-de-Boulogne, au coin de la villa Saïd.

— Je n’irai point chez cette folle, me dis-je.

Le lendemain, à quatre heures, je sonnais à la porte de son hôtel. Un laquais m’introduisit dans un immense hall vitré où s’entassaient des tableaux, des statues de marbre ou de bronze ; des chaises à porteur en vernis Martin chargées de porcelaines ; des momies péruviennes ; douze mannequins d’hommes et de chevaux couverts d’armures, que dominaient de leur haute taille un cavalier polonais portant au dos des ailes blanches et un chevalier français en costume de tournoi, le casque surmonté d’une tête de femme en hennin, peinte et voilée. Tout un bois de palmiers en caisse s’élevait dans cette salle, au centre de laquelle siégeait un gigantesque Bouddha d’or. Au pied du dieu, une vieille femme, sordidement vêtue, lisait la Bible. J’étais encore ébloui par tant de merveilles quand mademoiselle Morgan, soulevant une portière de drap pourpre, m’apparut en peignoir blanc, garni de cygne. Elle s’avança vers moi. Deux grands danois à long museau la suivaient.

— Je savais bien que vous viendriez, monsieur Pigeonneau.

Je balbutiai un compliment :

— Comment refuser à une si charmante personne ?

— Oh ! ce n’est pas parce que je suis jolie qu’on ne me refuse rien. Mais j’ai des secrets pour me faire obéir.

Puis, me désignant la vieille dame qui lisait la Bible :

— Ne faites pas attention, c’est maman. Je ne vous présente pas. Si vous lui parliez, elle ne pourrait pas vous répondre ; elle est d’une secte religieuse qui interdit les paroles vaines. C’est une secte de la dernière nouveauté. Les adhérents s’habillent d’un sac et mangent dans des écuelles de bois. Maman se plaît beaucoup à ces pratiques. Mais vous concevez que je ne vous ai pas fait venir pour vous parler de maman. Je vais mettre mon costume égyptien. Ce ne sera pas long. Regardez, en attendant, ces petites choses.

Et elle me fit asseoir devant une armoire qui contenait un cercueil de momie, plusieurs statuettes du moyen empire, des scarabées et quelques fragments d’un beau rituel funéraire.

(...)


Notes

Koush : Royaume antique qui s'établit au sud de l'Égypte dans le Soudan actuel.
Hennin : Coiffure féminine du moyen âge, en forme de bonnet conique, très haut et rigide.
Quand les Shadoks sont tombés sur Terre, ils se sont cassés. C'est pour cette raison qu'ils ont commencé à pondre des œufs.

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