Elisabeth de Gordon (nouvelle en cours)

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Dona
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Elisabeth de Gordon (nouvelle en cours)

Message par Dona » 28 juillet 2018, 15:16

Je ne sais pas encore comment s'appellera cette nouvelle... Elle porte pour l'instant le nom du personnage principal.......
Il se peut qu'il y ait es coquilles, j'écris vite et change de pensée toutes les cinq lignes parfois !

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" — Qu'est-ce que c'est ? demanda Élisabeth de Gordon, le minois rose et le sourire aux lèvres.
— Les cabines ! répondit fièrement Albine de Chateuil.
Elle était fière que la jeune fille appréciât l'endroit qu'elle souhaitait lui faire découvrir.
— Des cabines ! s'étonna Élisabeth.
— Oui ! C'est ici que les dames se changent pour mettre leur tenue de bain. Nous sommes sur « La plage des Dames ».
Quelle merveille ! Depuis son arrivée, il avait plu. C'était la première fois qu'Élisabeth découvrait, au soleil, le paysage marin.

Avec son vieux ponton en bois offrant une splendide vue sur la mer et ses cabines de bains en bois peint, la plage, très longue, regorgeait d'une fourmilière d'ombrelles, de silhouettes en maillot, de jupons clairs à volant, d'enfants alertes courant après un ballon. Des cabines à chevaux déversaient des silhouettes féminines qui allaient vers la mer, à petits pas craintifs, avant de s'immerger dans l'eau. Plus loin, des baigneuses à la corde poussaient des cris joyeux, fouettées par les vagues venues déferler sur elles. Les plus riches paressaient sous des auvents, alanguies par la chaleur.
Albine et Élisabeth venaient de passer le bois de la Chaise, une forêt de pins maritimes et d'arbousiers, ornée de villas cossues. Au loin, une falaise majestueuse se découpait en pointes et anses sablonneuses.
— C'est magnifique, n'est-ce pas ! s'enthousiasma Albine.
Le grand air marin donnait un joli visage à Élisabeth, parisienne pure souche. Voici quelques jours qu'elle avait débarqué sur l'île, chez une vieille tante, à l'abri de la guerre. Ses parents l'avaient diligemment envoyée en résidence chez leur parente, craignant l'arrivée des troupes allemandes dans la capitale française. Dès le 1er août 1914, la France avait décrété la mobilisation générale, la guerre avait été déclarée le 3 août. On était le 5 septembre. L'air était si chaud, si embué de la douceur marine, qu'on pouvait se croire en plein été. Vingt-cinq degrés. Et pas un nuage à l'horizon. Son amitié avec Albine, demeurant chez ses grands-parents, confortait Élisabeth dans l'idée qu'elle passait un séjour vraiment agréable. A peine six jours et elles étaient déjà sœurs !

A l'abri de la guerre et de l'agitation parisienne, Élisabeth était charmée par la petite station balnéaire.
— Et là-bas, qu'est-ce donc ? demandait-t-elle en désignant une drôle de tour.
Entre la plage des Souzeaux et l'Anse Rouge, trônait une maison excentrique aux allures de phare. Quelle allure !
— C'est la tour Plantier. Elle a été construite il n'y a pas si longtemps que cela. C'est la maison d'un médecin ! répondit son amie.
— On doit se sentir le roi du monde, quand on est au sommet de cette tour battue par le vent. On domine la mer ! s'extasia Élisabeth.
— Oui, n'est-ce-pas ! conclut Albine, dans une œillade amusée.
Les villas étaient toutes aussi belles et singulières les unes que les autres. Élisabeth les appréciait si pleinement que cela faisait plaisir à voir.
« L’île aux mimosas » était paradisiaque ! Le climat était tellement si exceptionnel ici, avait expliqué Albine, que le mimosa y fleurissait parfois même en hiver, illuminant de ses pampilles jaunes, les rues et venelles du cœur de ville. Et de tous côtés, aussi loin qu'elle pouvait voir, Élisabeth baignait dans une félicité visuelle : sable fin, mer scintillante, voiles blanches à l'horizon, dunes tranquilles... Le paysage était garant d'une telle tranquillité qu'elle s'étonnait qu'il put y avoir une guerre quelque part en France. Ici, on était retranché du monde et à l'instar du tableau que Renoir avait peint sur l'île, alignant les pins du bois de la Chaise comme autant de parasols penchés sur la mer, tout ici chantait la douceur de vivre.

Ce soir, il y aurait un dîner chez Albine. Ce soir, Tantine l'accompagnerait chez Albine. Il y aurait les gens les plus riches de l'île, les personnalités les plus importantes et dont les fils, officiers, étaient, pour la plupart, déjà partis.
Ce soir, Élisabeth porterait sa plus belle robe : une robe abat-jour de Paul Poiret, en soie rose-saumon, ornée d'un cercle de fourrure blanche flottant au-dessus des hanches, aérien et qui mettrait en valeur la ligne souple et drapé du tissu, taillé dans une forme empire. Et pas de corset ! Dans les cheveux, elle poserait un diadème de perles de culture, très fines, toutes simples. Ce serait ravissant !
— Et toi, Albine ? Que vas-tu mettre ? s'écria Élisabeth, réjouie par cette soirée.
— Maman me prête une de ses robes Fortuny !
— Une robe Fortuny ! Tu vas être magnifique !
Les robes Fortuny valaient des fortunes. Celle-ci, en soie teinte de plusieurs dégradés de couleurs et parée de perles de Murano aux manches, à l'encolure et à l'ourlet, sa forme rappelait les soieries luxueuses de la Grèce antique.
Élisabeth était un peu dépitée. Elle n'avait pas songé qu'on pût être plus à la mode qu'elle. Mais l'après-midi sentait si bon, ces rêves de toilettes étaient si délicieux, la vision de cette soirée à venir, si réjouissante, que son élan de jalousie disparut aussitôt. Elle avait bien de la chance d'être à Noirmoutier, avec Albine.
Elle avait dix-neuf ans."

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Re: Elisabeth de Gordon (nouvelle en cours)

Message par Dona » 31 juillet 2018, 11:43

Ah si ! question menu, j'ai trouvé ce site : http://menus.free.fr/ (menus de 3309 avant JC usqu'à 1928); appétissant ! :D

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Re: Elisabeth de Gordon (nouvelle en cours)

Message par Liza » 31 juillet 2018, 20:17

Un régime pour avoir une fille ou un garçon ?
C'est possible cela ?
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Re: Elisabeth de Gordon (nouvelle en cours)

Message par Dona » 01 août 2018, 11:09

Liza a écrit :
31 juillet 2018, 20:17
Un régime pour avoir une fille ou un garçon ?
C'est possible cela ?
En Chine, c'est assez courant, oui !

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Re: Elisabeth de Gordon (nouvelle en cours)

Message par Dona » 01 août 2018, 11:10

Elisabeth de Gordon (suite 2)


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"Quittant le front de mer et portant dans son oreille le doux mugissement des vagues venues lécher le sable, Élisabeth, en grande fille élevée au rythme de la ville, du luxe et des soirées mondaines, ressentit une ondulation de plaisir.
Elle se retourna une dernière fois vers le paysage marin, jouissant du clapotis des vagues dont les crêtes d'écume s'argentaient sous le ciel et envia ces femmes aux ombrelles en dentelle, leurs époux, leurs enfants, leurs nounous et la félicité qui émanait de ces tableaux de famille. Un étrange sentiment de confort et de sécurité planait sur elle, fait du bonheur intense des jeunes filles exaltées à l'idée d'épouser un jour - bientôt - un homme qui les gâterait et comblerait leur existence ; de l'émoi qu'apporte la sensation d'être en vacances, évadée du nid familial et de son autorité, livrée au seul bonheur d'exister jour après jour, soir après soir, dans des robes splendides.
Quelle surprise l’attendrait à la soirée des Chateuil ?
Les jeunes gens avaient été mobilisés en masse dès la première heure. Les amis des Chateuil devaient avoir leur âge... Mais au moins, ce dîner serait l'occasion d'exhiber une belle toilette du soir !
Élisabeth releva le jupon de sa robe, un bouillonnement d’organdi blanc à liseré bleu ciel d’une folle élégance et orgueilleuse de son chapeau dont l’aigrette balayait les branches basses des mimosas et faisaient pépier les oiseaux, elle avança un pied menu, lacé de satin, vers le chemin du retour.

Les deux jeunes filles montèrent dans une calèche stationnée devant la plage. Le cocher, abruti de soleil, s’était endormi. Il mit du temps à manœuvrer parmi les nombreux attelages garés çà et là mais put bientôt emprunter l'allée centrale. La calèche résonna d'un petit trot poussif pendant que les deux filles riaient aux éclats : Élisabeth avait coincé un pan de son jupon dans le marchepied, par inadvertance et retenue par le tissu sur lequel elle n'osait pas tirer par crainte de le déchirer, et aussi par le rire que la situation provoquait chez sa jeune amie, elle faisait des mines de prisonnière qui veut se sauver d'un obstacle sans y parvenir, en roulant des yeux de manière inimitable. Un vrai singe ! pensa Albine. Et tout cela, sans que leur conducteur ne se retourne une seule fois. Il était imperturbable, sûrement habitué aux farces et aux frasques des riches bourgeois de la ville haute.
— Au cœur de ville, mon bon ! avaient-elles lancé avec l’audace de la jeunesse bourgeoise, exhibant leurs pièces pour montrer qu'elles pouvaient payer la course. Qu'on était bien sans les parents ! L'île était petite, un lieu préservé, une forteresse protégée par
les eaux qui l’entouraient et coupée du continent, on y connaissait tant de monde qu’on acceptait que les jeunes filles aillent vers la plage sans chaperon, à condition de ne pas s’absenter plus d’un petit après-midi. Les domestiques s’en trouvaient allégés dans leurs travaux et les jeunes filles, plus heureuses encore.
Sur la route, un tout jeune charretier de goémon posa son chargement pour les regarder passer, la mèche mal coiffée, la chemise entrouverte, l’œil séduit.
Cela redoubla leur fou rire. "

*

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Re: Elisabeth de Gordon (nouvelle en cours)

Message par Liza » 01 août 2018, 15:32

Je croyais que tu n'aimais pas les coquillages.
Heureusement, les doigts n'ont pas besoin de respirer !
Certaines phrases sont bien longues. Celle que j'ai mesurée : 83 mots.

Une jolie histoire d'avant guerre, j'aime découvrir combien le mœurs de l'époque emprisonnaient les femmes.
On ne me donne jamais rien, même pas mon âge !
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Re: Elisabeth de Gordon (nouvelle en cours)

Message par Liza » 01 août 2018, 15:32

Je croyais que tu n'aimais pas les coquillages.
Heureusement, les doigts n'ont pas besoin de respirer !
Certaines phrases sont bien longues. Celle que j'ai mesurée : 83 mots.

Une jolie histoire d'avant guerre, j'aime découvrir combien le mœurs de l'époque emprisonnaient les femmes.
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Re: Elisabeth de Gordon (nouvelle en cours)

Message par Dona » 01 août 2018, 20:33

Merci, Liza !
C'est sympa de lire et c'est réconfortant pour moi ! ;)

J'aime beaucoup le cadre de cette nouvelle. Malheureusement, je sens que je ne maîtrise pas bien mon sujet. J'ai encore écrit quatre ou cinq pages aujourd'hui mais je pense que je vais devoir me poser pour savoir vraiment ce que je veux.
On part samedi, en vacances. J'emmènerai Elisabeth, avec moi, dans ma tête :)

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Re: Elisabeth de Gordon (nouvelle en cours)

Message par Dona » 02 août 2018, 13:35

Elisabeth de Gordon (suite 3 )

Faites qu'il n'y ait pas trop de fautes de frappe s'il vous plait... :mrgreen:

...........................................................................................................................................................
"
Le manoir des Chateuil, « Les Mimosas », était une belle demeure, un manoir élégant, meublé de manière contemporaine et avec cachet. En cela, cela ne déparait pas du cadre de vie habituel d’Élisabeth ou d'Albine. Toutefois, le charme océanique donnait une autre lumière à ce petit château. Probablement que l'été indien qui perdurait dans l'île, la sensation de ces vacances alanguies, conféraient à cet endroit une suavité assez extraordinaire. Les sept chambres avaient chacune une décoration intérieure déclinée selon un code de couleurs précis. Celle d'Albine était d'un rose parme, agrémenté d'une large frise de plafond d'un gris doux. Un bouillonné de taffetas, mêlant ces deux couleurs dans un plumetis léger, ornait une large fenêtre à croisée qui s'ouvrait sur un immense jardin. Les six autres chambres et leurs salles de bains affichaient des jaune pâle, vert clair, bleu ciel, mauve, gris perle et ocre que paraient des meubles confortables et aériens, aux lignes végétales et organiques, sculptées d'un seul trait. L'Art Nouveau avait révolutionné cette bâtisse colossale, confortable et moderne.
On entrait dans la maison par deux grands vantaux de chêne qui s’ouvraient sur un monumental escalier en marbre blanc, paré de sculptures féminines et de feuillages en bois, tout en courbes et légèreté. À droite de l’entrée, le salon offrait de larges fauteuils Guimard et deux Récamier du plus bel effet, tapissés de satin blanc. Les armoires et commodes s'ornaient de motifs floraux, ciselés gracieusement. La salle à manger, tapissée d'orme clair, se réjouissait de silhouettes féminines sculptées dans un bois brun, souples et élancées, à la chevelure généreusement déployée. La longue table et ses chaises cannelées, l'armoire imposante, la commode, les tableaux, le guéridon en poirier, tout, absolument tout, témoignait de l'excellent goût des Chateuil. Les grands-parents d'Albine, possesseurs de la demeure, n'avaient pas lésiné sur le luxe de leur résidence secondaire et ces deux personnes, à la mine débonnaire, occupaient leurs journées à nombre de loisirs auxquels les prédestinait leur fortune, accumulée au fil du temps par des placements en banques, entreprises portuaires et marchandes des plus lucratives, à Nantes.
Toutefois, la pièce maîtresse des « Mimosas » était la véranda, un vaste jardin d’hiver tenue par une ferronnerie en zinc, à volutes généreuses et qui donnait sur le jardin. Assis sur les fauteuils en rotin et au travers des végétations de plantes vertes qui poussaient là comme dans une serre tropicale, on distinguait le grand jardin. Un magnolia grandiflora, des rosiers grimpants, des lilas, des pivoines de mer, buissons de lavande et de majestueux mimosas peuplaient ce parc paisible qui donnait sur la mer.
Pour Élisabeth, rien n’était plus enviable que ce jardin d’hiver, accueillant et végétal.
Ses rêves d’avenir, faits de taffetas, de toilettes et d’un époux riche, jeune et beau, s’accomplissaient là, dans les haleines du thé à l’orange et des biscuits au beurre confectionné par la cuisinière.

*

Si l’on commençait à manquer de farine ou de viande en cette période de privation, on ne manquait de rien autour de la table des Chateuil.
L'abondance des hors-d’œuvre en témoignait tout comme les mets réservés en cuisine et qui seraient servis plus tard. Les vins baignaient dans des bacs en zinc, trempés directement dans le puits ; le vin blanc accompagnerait les crevettes roses, les huîtres, et les filets de sole servis en entrée. Avec le Bordeaux, on apporterait les bouchées à la Reine, le civet de lièvre à la Saint-Hubert et le gigot de pré-salé avec ses Bonottes et la salade. Le Champagne pétillerait au moment de la crème anglaise et du gâteau au rhum ; on passerait alors au buffet de petits fours en servant du café.

Les Chateuil présidaient à table avec une bonhomie de vieilles personnes et une simplicité affable. Élisabeth les aimait bien. Sa tante avait prétexté une migraine au moment de l'accompagner, préférant dîner seule et à l'écart de ses dîners mondains depuis qu'elle en avait perdu les usages à son veuvage qui remontait bien à une vingtaine d'années. C'est un domestique qui avait mené Élisabeth jusqu'aux Mimosas et qui reviendrait la chercher plus tard. Plusieurs personnalités conversaient ensemble quand elle s'installa à table. A droite de monsieur Chateuil, les Simonnet, actionnaires des Chemins de fer ; à sa gauche, les de Drangny, possesseurs de millions de francs investis dans les activités portuaires et enrichis par la pêche marchande ; entre les Drangny et les Latour, propriétaires terriens, trônait Décormiez, le médecin, assis à côté de madame Chateuil. Albine et Élisabeth dînaient autour d'André de la Force et de son père, de vieille noblesse désargentée mais renommée. André de la Force n'avait pas été mobilisé. Une vilaine blessure de cheval à la cuisse le rendait, provisoirement, inapte à l'appel des troupes armées.
Hormis Décormiez, ces familles issues des riches quartiers bourgeois nantais, angevins ou même parisiens ne se mêlaient que très peu aux riches généalogies noirmoutrines ou natives des environs de l'île. Les Chateuil, malgré leurs affables manières et leur franche sympathie, n'avaient guère trouvé accointances à leur amitié. Ici, ils étaient des étrangers nantis, issus du continent et leurs éphémères séjours – fut-il de quelques mois d'été ou de printemps précoces – perpétuaient autour d'eux une sorte de méfiance généralisée et de xénophobie de clocher. Les Noirmoutrins n'accordaient que peu de crédit à ces résidents fortunés qui prenaient possession de leur territoire sous prétexte d'un argent et d'un luxe dispendieux. Que connaissaient-ils de l'île et de son histoire ? De ses hivers et de ses tempêtes de mer qui fouettaient les terres pendant de longues semaines ? Que connaissaient-ils des salines et de l'âpre travail de la mer ?
Si bien que les Chateuil ne recevaient que leurs consorts fortunés et en séjour de loisirs, comme eux. Seul Décormiez prenait goût à la fréquentation de ces hôtes et à les rencontrer régulièrement, il trouvait leurs conversations certes, oisives en partie, mais intéressantes parfois et pertinentes de temps en temps. Leur curiosité face aux mentalités, us et coutumes de Noirmoutier était excitante. Décormiez les renseignait souvent à ce sujet et il trouvait, dans leurs étonnements et leur gaieté, une distraction qu’il n'avait plus. Par exemple, l'usage du goémon qu'on transformait en soude ou bien la salubrité de l'iode dont on se servait de façon médicamenteuse les stupéfiait tous ; la culture ostréicole qui prenait son essor, également ; Décormiez pouvait discourir fort longtemps au sujet du potentiel nutritif des huîtres et raconter l'histoire de ce mollusque qu'on consommait déjà dès l'Antiquité ; le travail du sel et la culture de la Bonottes étaient aussi ses sujets favoris.

André de la Force parlait peu et probablement que d’être assis entre deux jeunes filles élégantes renforçait l’impression de timidité maladive que sa personne dégageait. Un grand front, des grands yeux sombres, des cheveux bruns, une bouche assez charnue mais triste, ce long jeune homme aux traits tirés, n'inspirait guère la sympathie. Son père, au contraire, se mêlait à la conversation avec bruit et même une forme de faconde tonitruante qui répondait en rires et en surenchères aux propos des convives et ce, quel que soit le sujet de discussion. Sa nature joviale contrastait avec celle, introvertie, de son fils, ce grand serin mélancolique qui ne lui ressemblait en rien. Les la Force occupaient une grande villa, assez loin des Chateuil, près de trois grands moulins. On les voyait peu, le père étant vite occupé à ses affaires nantaises, le fils traînant une tristesse sauvage, peu disposé aux relations de voisinage. Madame la Force était morte d'une leucémie, il y avait environ dix ans. Toutefois, pour resserrer leur cercle de connaissances et asseoir leurs relations sur l'île, les Chateuil n'omettaient jamais d'inviter les la Force, père et fils, dès lors qu'ils séjournaient à Noirmoutier.

Deux plats d’huîtres monumentaux firent leur apparition sur la table. Élisabeth n'en avait jamais mangé mais une vive curiosité la poussait à découvrir la saveur que Décormiez avait si bien décrite.
Il fallait dire qu'à première vue, ce coquillage aux écailles sombres ne la tentait pas vraiment. Probablement l'odeur... Une odeur forte et déplaisante.
— Elles sont ouvertes, servez-vous ! lança Chateuil avec cordialité et chacun y alla de sa main à piocher dans les plats avec une frénésie goulue.
C’est en soulevant le chapeau de l’une d’elles qu’Élisabeth ressentit une appréhension que son éducation ne devait pas toutefois laisser paraître.
— Charnues ! Et si goûteuses ! dit Décormiez qui avait l’air de se régaler.
On entendit bientôt des bruits de succion et d’aspiration peu esthétiques. Tout le monde remarqua qu’Élisabeth ne savait comment s'y prendre et bientôt, elle devint le centre d'attraction.
— Il suffit de soulever la chair avec la petite fourchette, voyez, lui montra Décormiez. On la décolle, comme ceci.
— Et vous l’aspirez d’un coup ! conclut la Force avec un rire gras qui rugissait de son torse.
— Ce petit goût d’iode ! Vous allez voir, Élisabeth, c’est savoureux ! déclara madame de Chateuil.
— Quand on n'y a jamais goûté, c'est un peu difficile ! rit Simonnet pendant que sa petite femme aspirait deux huîtres d'un coup.
Mais cette chair visqueuse, aux nuances vertes et grises qu’Élisabeth titillait de la pointe de sa fourchette sans se décider à l’apporter à sa bouche, lui inspirait davantage du dégoût qu’autre chose.
Tout en mangeant, elle vit distinctement André de la Force l’observer. Quelque chose d’ironique dans son regard et un pli qui faisait paraître son front plus antipathique que tout à l'heure, l'agacèrent. Avait-il besoin de l'examiner à ce point dans sa tentative gustative ?
— Ces Parisiens ! s'exclama Drangny. Il faut tout de même avouer que sans Muscadet, c'est bien triste, une huître !... Ne voulez-vous donc vraiment pas de vin, mademoiselle ?
Élisabeth fit non de la tête, gênée d’avoir à concentrer les recommandations de tous les invités.
— Nous aurions dû en prévoir des plus petites ! se désola madame de Chateuil. Les novices les préfèrent plus petites ou bien chaudes et farcies. Nous aurions dû y penser !
— Élisabeth, dit Décormiez au bout de quelques instants. Il vaut mieux mastiquer longuement les huîtres et ne pas les gober. Nous le faisons ici, par habitude et gourmandise, mais il est préférable de la mâcher, vous aurez moins de mal de cette manière. Et l’huître se digérera elle-même grâce à ses propres sucs digestifs libérés par la mastication. Vous aurez l’estomac moins chargé  et la garder plus longuement en bouche permet de mieux en apprécier la saveur. Croyez-moi, vous ne serez pas déçue !
L’évocation d’un mollusque bivalve qui continuait à vivre dans son estomac la convainquit tout à fait de ne pas en manger.
C’est un peu honteuse qu’elle abandonna les cinq huîtres qu’on avait mises dans son assiette et à la grande déception de tout le monde, elle ne toucha pas non plus aux crevettes roses, dodues et spécialement fraîches. Leurs longues antennes qui serpentaient dans les plats, leurs gros yeux et leurs innombrables pattes lui parurent plus répulsifs encore que le coquillage. Les soles, même cuites, ne la tentèrent pas davantage.
Il fallut lui servir un consommé de volaille parfumé au thym.

La conversation qui avait inauguré le début de la conversation reprit mais cette fois-ci, les visages se déridèrent, l'anxiété se dissipa et une sorte de jovialité gourmande, à la française, s'installa autour de la table.
L'actualité était concentrée sur la bataille de la Marne, très violente, qui avait eu lieu du 6 au 9 septembre. Quatre-vingt-une divisions allemandes avaient affronté quatre-vingts divisions françaises. Dès le début du mois de septembre, l'armée allemande avait été aux portes de Paris et après un mois de guerre, la situation semblait désespérée pour les forces françaises, mal équipées, qui battaient en retraite avec leurs alliés anglais. Mais, par ce qu'on appelait « le miracle de la Marne », les troupes franco-britanniques avaient arrêté puis repoussé les Allemands, mettant ainsi en échec le plan Schieffen de leur armée qui prévoyait l'invasion rapide de la France en passant par la Belgique. L'objectif principal était d'encercler Paris pour faire tomber les forces françaises. Les rumeurs disaient que le Kaiser Guillaume II avait déjà fait réserver un dîner sur les Champs-Élysées. L’État-major allemand avait cependant sous-estimé les forces franco-britanniques et négligé le fait que ses propres soldats, fatigués de trois semaines de campagne, ne comptaient que 750 000 hommes quand les Français et les Anglais en affichaient plus d'un million. Et puis, ils avaient sous-estimé Joffre. Et Galieni aussi.
Les Allemands avaient fini par se replier sur l’Aisne, à une centaine de kilomètres plus au nord.

— Les Fritz se sont mis le doigt dans l’œil : le gouvernement a déménagé à Bordeaux avec tout l’or français ! déclara Simonnet.
— J’ai entendu dire que les collections du Louvre ont été mises à l’abri à Toulouse, émit de Drangny.
— Dans l’église des Jacobins, oui, dans de grandes caisses !
— Des pilleurs, ces Boches, rien d’autre ! lança Chateuil, en mastiquant allègrement une belle tranche de porc. Ils ne resteront pas plus de trois mois !
— Mais cette histoire de taxi ! Invraisemblable, non ! C’est tellement français, renchérit Décormiez.
— Quelle est donc cette histoire de taxi ? questionna Élisabeth, interpellée par cette notation.
— Comment ? Vous ne savez pas ? Vous ? Une Parisienne ?...
C'était André de la Force qui venait de parler. Décidément, son ton narquois et ses airs méprisants pouvaient être franchement insupportables. Élisabeth rougit.
— Élisabeth était déjà en résidence chez sa tante lorsque l'évènement s’est produit, dit calmement madame de Chateuil.
— Rien n’empêche de se tenir informé de l’actualité militaire, conclut-il âprement.
André de la Force se renfrogna, comprenant qu’il était peut-être allé un peu loin dans ses allusions. Son père prit sur lui de défaire le trouble que son fils venait de provoquer dans l'atmosphère, en rappelant ce mémorable épisode.
— Le 3 septembre, des aviateurs français ont vu l'aile droite de l'armée allemande délaisser Paris pour marcher vers le sud-est de la ville, vers la Marne, là où se trouvait le gros de l'armée française. Les généraux allemands ont pensé que l'armée française était en débandade. Erreur stratégique ! Avec Joffre au commandement, les Fritz vont passer de mauvais quarts d'heure ! Joffre a décidé d'attaquer entre Senlis et Maux. Et Gallieni – le gouverneur militaire de Paris – a pris alors l'incroyable initiative de réquisitionner plus de mille taxis parisiens ! Les « Taxis de la Marne » ont emmené quelque milliers de combattants sur le front.
— Extraordinaire ! s’extasia Décormiez.
— Ce n’était pas grand-chose en réalité, reprit la Force. Quelque milliers d’hommes ont rejoint alors un front où plusieurs millions d'autres étaient engagés, mais l'impact psychologique a été énorme ! Posséder de tels généraux au commandement, c'est assurer une victoire aux Français ! Les Allemands auront décampé dans trois mois. C'est le miracle de la Marne qui a stoppé l'invasion allemande !
— Pas plus de trois mois, oui ! déclara Simonnet, le ventre plein. On les délogera à coups de trique !
Il était temps de passer aux petits fours qu’on servirait au grand et au petit salons.
André de la Force quitta la table en s’appuyant sur sa canne avant de toiser Élisabeth d'un regard biaiseux. Cruel, jugea-t-elle. Et imbécile.
Les hommes allaient maintenant évoquer les fils et petits-fils mobilisés dès les premiers jours dans les régiments d'Infanterie du 93ème et du 137ème, les pères avaient reçu quelques lettres dont ils rendraient compte par une lecture orale. Ces propos n'étaient pas forcément pour des jeunes filles qui n'y entendaient rien et puis, le petit salon servait de fumoir et on discuterait ferme des perspectives militaires du gouvernement français. Les hommes se faisaient ministres quand ils discouraient entre eux, aussi loquaces et vilipendaires que ces représentants de la nation.
Par conséquent Albine et Elisabeth se rendirent au grand salon, avec les femmes. Une partie de dames ou autres jeux de plateau les cantonneraient un bon moment loin des fumées viriles et des gnoses politiques masculines. "

*







*

*

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Je pense retravailler ce portrait d'André de la Force... Il est trop commun dans le genre "méchant ténébreux mélancolique"...

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Le Merle Blanc
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Re: Elisabeth de Gordon (nouvelle en cours)

Message par Le Merle Blanc » 02 août 2018, 15:57

Joli texte Dona, mais je ne partage pas ton approche de la bataille de la marne.
L'armée française était en retraite! en débandade quand, on se demande bien pourquoi, les allemands ont obliqué vers
le sud est pensant en finir rapidement avec cette armée de "pantalons rouges" qui montait encore à l'assaut comme au
temps des guerres napoléonniennes. Il fallut tout le savoir faire de certains chefs pour obtenir des hommes qu'ils cessent de
reculer et se décident à faire face.
Erreur fatale des ennemis délaissant paris, ils auraient pu ( heureusement qu'ils ne l'ont pas fait) s'obtenir une victoire en
moins de deux mois...A lire les livres de Pierre Miquel, historien qui a fait de ses écrits une véritable bible sur le conflit
de 14 18..."les pantalons rouges, les tranchées, le serment de verdun, sur le chemin des dames"...bonne lecture.
Le poète est un mensonge qui dit toujours la vérité: Jean Cocteau

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